Tribut à la tribu d’Eddy

Eddy Mitchell a enregistré à Nashville si souvent avec les pointures du lieu que lesdites pointures sont devenues ses amis.
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse Eddy Mitchell a enregistré à Nashville si souvent avec les pointures du lieu que lesdites pointures sont devenues ses amis.

« Vous avez vraiment de la chance », avait-il répliqué, façon fouet de cocher. C’était en juillet 1994, aux FrancoFolies de La Rochelle. À la petite conférence de presse, on lui reprochait de n’avoir jamais daigné se produire en spectacle au Québec, il avait réglé ça en une boutade. C’est un pince-sans-rire, Eddy Mitchell, un mariolle, éternel gamin de Belleville. Vingt-trois ans plus tard, même question. Autre réponse. « Ça me plairait bien, mais je crois qu’on ne veut pas trop de moi chez vous… »

Il est vrai qu’une fois, le père Schmoll — surnom officiel ! — avait été programmé à nos FrancoFolies, mais on avait dû annuler, pour cause de mévente. Eh ! C’est ça qui arrive quand, à la différence d’un Cabrel ou d’un Dick Rivers, on se tient loin des anciennes colonies. L’Amérique, pourtant, il connaît, ce Claude Moine fou de westerns et de country qui se rebaptisa Eddy (comme dans Eddie Constantine) et Mitchell (comme dans Robert Mitchum, presque). Il a enregistré à Nashville si souvent avec les pointures du lieu que lesdites pointures sont désormais ses amis.

D’ailleurs, ils jouent sur le nouvel Eddy, La même tribu volume 1, disque de chouettes duos entre gens de bonne compagnie : l’as harmoniciste Charlie McCoy et le maître Russ Hicks à la pedal steel. Comme en 1975. « Pourquoi chercher ailleurs ? Ce sont les meilleurs. Pour moi, ils sont de la famille. Je les reçois à la maison, ils mangent très bien d’ailleurs… » Et Eddy d’ajouter : « Ils raffolent de la cuisine française. Charlie McCoy est devenu un expert en escargots de Bourgogne, et Russ Hicks adore le boeuf en daube… »

Tout un cinéma

Cette voix d’Eddy Mitchell au bout du fil ! Rare entrevue accordée à un journal québécois. J’entends l’épicurien qu’il jouait, pote de Michel Serrault, dans Le bonheur est dans le pré (1995). Je le revois dans Coup de torchon (qui lui valut le César du meilleur second rôle, en 1981). C’est tout un cinéma, Eddy. Acteur (38 films au compteur), cinéphile présentateur de grands classiques américains dans la série télé La dernière séance (de 1982 à 1998), romancier (P’tit Claude, merveille de p’tit roman), il est bien plus qu’un pionnier du rock’n’roll en France, ce qui n’est quand même pas rien.

Il faut le rappeler : au commencement fut le Golf Drouot, premier minigolf de France, qui était surtout le point de chute des fadas d’Elvis, Gene Vincent et autres Bill Haley, dont le patron Henri Leproux avait farci le jukebox. La bande du square de la Trinité y traînait des savates qui n’étaient pas encore des santiags (bottes de cowboy) : Claude Moine, Long Chris, et un certain Jean-Philippe Smet qui ne s’appelait pas encore Johnny Hallyday, devenu ensuite son ami pour la vie. Ami qui s’est envolé mardi, parti trop tôt, à 74 ans, terrassé par un cancer des poumons.

Moins envie des États-Unis

Dans « la même tribu », il y a aussi Renaud, étonnamment en voix pour carrosser Sur la route de Memphis, l’un des titres emblématiques d’Eddy Mitchell. « Vous savez, Renaud m’a souvent dit qu’il aurait voulu écrire cette chanson. Eh ben voilà, je l’ai invité : "vas-y, t’as qu’à la chanter". Il s’est bien appliqué. »

Renaud et Eddy ont aussi en commun la passion de la bédé : grands connaisseurs, grands collectionneurs. En 1968, le grand Jean Giraud, qui dessinait les aventures de Blueberry, avait signé la splendide pochette de l’album 7 colts pour Schmoll, assortie d’une bédé où Eddy affrontait…. Johnny ! « L’un de nous est de trop dans ce pays… »

Vous savez, Renaud m’a souvent dit qu’il aurait voulu écrire cette chanson. Eh ben voilà, je l’ai invité : "vas-y, t’as qu’à la chanter". Il s’est bien appliqué. 

 

Rebelote en 2017 : c’est Ralph Meyer, émule de Giraud, qui a brossé le grand portrait au recto de La même tribu : grande scène de saloon où tous les participants sont croqués : Eddy, Johnny, Renaud, Arno, Jacques Dutronc, Julien Clerc, les Brigitte, Sanséverino Keren Ann, Alain Souchon, Christophe, Ibrahim Maalouf, Maryline Moine (oui, la fille de Claude), et feu Charles Bradley le soulman. « C’est pas facile, quand on arrive après Jerry Spring et Blueberry, de faire un bon western en bédé. Il est formidable, Ralph Meyer, il a créé un personnage hors du commun. Dans sa série Undertaker, le type est croque-mort, chasseur de primes, tueur, il peut se faire louer comme flingueur, c’est une trouvaille ! »

Un volume 1 présuppose un volume 2, peut-on déduire. « On ne peut vraiment rien vous cacher, à vous… » Dans le vidéoclip de la chanson-titre, il y a un tas de pressentis, dont Maxime Le Forestier, Michel Jonasz. On retrouvera les mêmes musiciens américains, en goguette parisienne. Eddy a moins envie des États-Unis ces jours-ci. « Je vais vous dire. Quand y avait Bush, j’ai enlevé mes bottes. Avec Trump, je vais changer de coiffure… »

 

Eddie Mitchell - Sur la route de Memphis

La même tribu volume 1

★★★★

Artistes divers, Polydor/Universal