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    Grand angle

    Ce qu’il reste de Lhasa

    L’heure est aux témoignages et aux confidences alors qu’un album et un concert font rayonner sa mémoire

    Les disques de Lhasa, sortis dans le courant des années 1990 et 2000, ont mis chaque fois en lumière la singularité de son art: ni frontière ni compromis. À travers ses questionnements et ses fragilités, Lhasa avait le regard fixé vers l’avant.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les disques de Lhasa, sortis dans le courant des années 1990 et 2000, ont mis chaque fois en lumière la singularité de son art: ni frontière ni compromis. À travers ses questionnements et ses fragilités, Lhasa avait le regard fixé vers l’avant.

    Huit ans après le décès de la chanteuse unique, un album live et un concert-hommage ravivent son souvenir. Que retiennent de Lhasa de Sela ceux qui l’ont côtoyée ? Témoignages de ses collaborateurs en une mosaïque éclatée — à son image.


    C'était la dernière phrase du communiqué diffusé au soir du 3 janvier 2010 par l’agent de Lhasa de Sela : « Il a neigé plus de 40 heures à Montréal depuis son départ. » Deux jours de neige et un grand tapis blanc sur la ville pour amortir — un peu — une nouvelle abrupte.

     

    Lhasa combattait en privé depuis deux ans un cancer du sein au moment de son décès. Elle avait 37 ans, trois albums et des fans partout en Amérique et en Europe. Son nom était enrobé d’une aura, mystérieuse et envoûtante, nourrie par un charisme insaisissable qui alimente encore le rayonnement de sa mémoire.

     

    Son compagnon des premières scènes, le guitariste et réalisateur Yves Desrosiers, en demeure à ce jour mystifié. « Elle attirait les gens, elle les avalait… C’est un phénomène que j’essaie encore de m’expliquer. » Au bout du fil, Desrosiers réfléchit. « C’était comme un aimant, poursuit-il. Je me disais souvent : voyons c’est quand même bien juste quelqu’un qui chante des chansons. Mais non : elle avait un truc de profondément attachant, qui a fasciné pas mal de gens… »

     

    C’est aux côtés d’Yves Desrosiers que le public a connu Lhasa au milieu des années 1990. Lancé en 1997, son premier album, La Llorona, a connu un succès immédiat — entre 500 000 et 600 000 exemplaires vendus — au retentissement international. Deux disques suivront en 2003 et en 2009, explorant chacun de nouveaux territoires (en français et en anglais après l’espagnol des débuts), mettant chaque fois en lumière la singularité de son art : ni frontière ni compromis. À travers ses questionnements et ses fragilités, Lhasa avait le regard fixé vers l’avant.

     

    « Elle a chanté partout », rappelle son ancienne gérante, Gina Brault, avant d’énumérer une longue liste de pays où Lhasa s’est produite. « Durant ces années, j’ai été témoin de la force exceptionnelle de ce don qu’elle avait pour transmettre son univers, jusqu’à hypnotiser le public qui venait la voir chanter. Elle était capable de faire taire des milliers de personnes pour l’écouter, peu importe le pays, la culture, la langue. C’était… cosmique. »

     

    « Lhasa est le symbole de l’artiste qui a réussi à percer sur la scène internationale à partir du Québec dans une langue autre que le français ou l’anglais, souligne l’ancien journaliste du Devoir Yves Bernard. Elle incarne aussi la capacité de se recréer et d’être acceptée en anglais par un public québécois. »

     

    Bernard fut l’un des premiers professionnels — sinon le premier — à rencontrer Lhasa, vers 1992. Elle avait « 19 ans, le crâne rasé, un brin timide », se rappelle-t-il. Et dans un café de la rue Saint-Denis, trois notes suffirent pour le laisser « bouche bée ». Ainsi était Lhasa : entière et passionnée, totalement investie dans chaque chanson.

    Elle était capable de faire taire des milliers de personnes pour l’écouter, peu importe le pays, la culture, la langue. C’était… cosmique.
    Gina Brault

    « Sa voix était unique, extrêmement belle, elle accrochait tout de suite, raconte l’auteur-compositeur-interprète Thomas Hellman. Ce n’était pas juste une voix maîtrisée, c’était une voix qui avait énormément d’émotion. Il y avait une profondeur émotionnelle énorme dans sa voix. Ça venait nous chercher dans les tripes. »

     

    Hellman estime que « la résonance de Lhasa continue aujourd’hui, quasiment encore plus fort. Plus le temps avance, plus sa musique change d’ampleur ».

     

    Toutes ces femmes en elle

     

    Que reste-t-il de Lhasa au seuil de 2018 ? Dix réponses pour cerner la personne et l’artiste.

     

    L’oiseau fragile. La chanteuse Bïa : « La Lhasa que j’ai connue était une femme spirituelle en quête de sens, une gamine drôle avec un don irrésistible pour les blagues, une fille et une soeur au coeur tribal, attachée à son arbre aux racines multiples, aux histoires de famille tissées d’ombre et de lumière. Elle avait des engouements passionnés, des répulsions inexpliquées — pour les gens, pour les artistes, pour les lieux…. C’était un oiseau fragile et crâneur. »

     

    Poursuivre la route. Le chorégraphe Pierre-Paul Savoie, créateur du spectacle Danse Lhasa Danse, dit que « malgré la brièveté de sa carrière, elle a laissé un corpus édifiant qui se démarque par une évolution musicale constante, une rigueur intellectuelle, une grande qualité d’écriture et surtout d’interprète — vibrante, à la fois ancestrale, ténébreuse et lumineuse, qui nous atteignait là où nous devons être. […] Nous avons encore besoin d’elle pour évoluer, dit-il. De là l’importance de la raviver pour poursuivre la route. »

     

    Faire éclater les cases. « Sa qualité fondamentale ? Le sens de la liberté, la capacité de créer au-delà des contraintes de l’industrie, la volonté de dépasser les genres, de faire éclater les cases, de se lever là où ne l’attendait pas », dit Yves Bernard.

     

    Préparer la voie. L’auteur-compositeur-interprète Jérôme Minière. « Elle a préparé la voie (et la voix) pour une scène musicale québécoise aux multiples identités et genres, ouverte sur le monde et sur l’autre. Elle est venue à Montréal pour rejoindre ses soeurs et, comme beaucoup d’étrangers qui mettent les pieds sur cette île, elle s’y est sentie bien, suffisamment pour se sentir adoptée. »

     

    Métissage. Thomas Hellman. « Je pense qu’elle est très représentative d’une certaine dimension de Montréal, notamment d’un certain métissage. Ce qui est particulier avec elle, c’est qu’il y a une dimension très européenne dans sa musique, tant dans l’approche de l’écriture que musicale, mais elle était américaine. Avec des origines mexicaines. »

     

    Mystère. L’auteur-compositeur-interprète français Arthur H utilise les quatre mêmes mots pour décrire le principal héritage de Lhasa et sa qualité fondamentale : « Intégrité et mystère et amour et humour. » L’impact qu’elle a eu sur la scène musicale ? « Une sensation unique qu’une musique merveilleuse est cachée quelque part, pas loin, tout près, et qu’elle n’attend que nous… »

     

    Dalaï-lama. Jérôme Minière : « Elle était entièrement là, humaine, présente et bienveillante. Elle avait une qualité d’être extraordinaire. À la fois sage comme une centenaire et espiègle comme un jeune enfant. Je n’ai jamais rencontré le dalaï-lama, un chaman ou un moine zen accompli, mais j’imagine qu’ils me feraient aussi cet effet. »

     

    Un souvenir d’Arthur H.« Parler des heures dans un petit café, sortir dans la tempête, remonter la rue Jeanne-Mance comme si on était des nomades égarés dans la toundra, prendre un thé brûlant chez elle, parler des heures… »

     

    Un souvenir de Jérôme Minière. « Si je me concentre sur l’essentiel, ce sont le timbre de sa voix et son sourire si particulier qui m’apparaissent. Ils restent gravés en moi de manière indélébile. »

     

    Un souvenir de Gina Brault. « Le sourire de Lhasa, c’était magnifique. »


    Un album « Aller jouer en Islande, est-ce que ça vous tente ? » C’est ainsi que Lhasa a lancé l’offre à ses musiciens, se souvient Joe Grass, le guitariste de la chanteuse à l’époque. « Et on a évidemment dit : “Euh… oui !” », rigole-t-il.

    Deux concerts ont eu lieu au Reykjavik Arts Festival, les 23 et 24 mai 2009, en amont de la tournée prévue après le lancement du disque Lhasa — tournée qui n’aura finalement pas lieu pour des raisons de santé. « C’était dans une salle sur le carré principal à Reykjavik, une belle place, une vieille bâtisse qui devait accueillir 800 personnes ou quelque chose comme ça », raconte Grass.

    Lhasa et ses musiciens — Grass, Sarah Pagé, Andrew Barr et Miles Perkins — ont passé deux semaines là-bas, une avant les concerts, l’autre après. « On était dans la campagne, à une heure de Reykjavik, dans une petite cabin, se remémore Joe Grass. On cuisinait le souper chaque soir, on écrivait, on jouait chaque jour pour préparer le show. C’était plein d’incertitudes, elle savait déjà qu’elle était malade, on parlait de ne pas continuer [la tournée] ou de la faire autrement. Mais c’était une belle expérience, tous ensemble. »

    Avant de monter sur scène, les musiciens étaient nerveux, se rappelle le guitariste. « Mais une fois sur scène, toute cette incertitude est partie. C’était super light, plein de joie. On avait les antennes sorties, si je peux dire, tout le monde s’écoutait attentivement. »

    Un spectacle Présenté ce dimanche à Paris et le 16 décembre au MTelus de Montréal, le spectacle La route chante. Hommage à Lhasa est né d’une idée d’Yves Desrosiers.

    « C’est le 20e anniversaire de La Llorona, et j’ai voulu recréer cet album intégralement, dans l’ordre, et avec les musiciens de l’époque », dit-il. La deuxième partie puisera dans le répertoire des deux autres disques. Fred Fortin, Marie-Pierre Arthur, Plants and Animals, Betty Bonifassi et Patrick Watson seront notamment de la partie.

    « Les émotions par rapport à ça ? C’est un peu mélangé », confie Desrosiers, pour qui la collaboration avec Lhasa reste un moment central de sa carrière. « Je le vois comme une célébration, et comme quelque chose qui m’amène un peu de paix — parce que notre séparation artistique n’a pas été nécessairement facile. Honnêtement je passe par plein de sentiments. Ce sont les mêmes musiciens, les mêmes chansons et c’est plaisant de rejouer ça. Mais elle n’est pas là. Mais ça fait du bien. C’est un peu bizarre. »














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