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    Marie-Nicole Lemieux, l’eau et le feu

    29 novembre 2017 | Christophe Huss à Amsterdam | Musique
    La chanteuse québécoise Marie-Nicole Lemieux en compagnie du chef de l’Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin
    Photo: François Goupil La chanteuse québécoise Marie-Nicole Lemieux en compagnie du chef de l’Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin

    En tournée en Europe, les musiciens de l’Orchestre Métropolitain et Yannick Nézet-Séguin accompagnent une chanteuse québécoise au sommet de son art, Marie-Nicole Lemieux, dans Les nuits d’été de Berlioz.

     

    Le temps se suspendait, il y a une semaine à la Maison symphonique, lorsque Marie-Nicole Lemieux déclamait : « Que mon sort est amer ! Ah ! Sans amour s’en aller sur la mer ! » L’état quasi second qui sortait de tout son être, Marie-Nicole Lemieux allait le chercher loin dans ses tripes et son histoire.

     

    « Mon premier amour musical, c’était Berlioz, confie Marie-Nicole Lemieux rencontrée mardi à Amsterdam. Les nuits d’été ont été le premier cycle que j’ai monté au Conservatoire de Chicoutimi et la première partition que je me suis achetée dans ma vie. J’ai toujours la même, dans ma valise, là-haut dans ma chambre d’hôtel. Elle vient de Chicoutimi ; une boutique qui n’existe plus. »

     

    Les nuits d’été avec la petite Canadienne

     

    Le choc émotionnel était venu de la découverte de l’enregistrement de Janet Baker. « Je n’en ai pas dormi. Cela m’a pris une semaine avant de m’en remettre. Vous imaginez maintenant à quel point cela part de loin. C’est là, c’est ancré et je le porte depuis mes débuts. »

     

    En 2000, Marie-Nicole Lemieux remporte le Concours Reine Élisabeth de Belgique. En finale, elle chante deux des mélodies, Au cimetière et L’île inconnue. « Je venais d’avoir 25 ans et après le concours, j’ai enregistré Les nuits d’été. » C’est ce CD qui convainc Jean-Christophe Spinosi de faire débuter Marie-Nicole Lemieux à Paris. « Et ce que vous ne savez pas, poursuit la chanteuse, c’est ce CD a aussi été entendu et apprécié par Kent Nagano avant de venir à Montréal. Il avait demandé à entendre des artistes du Québec… »

     

    La chanteuse se reconnaît dans cet enregistrement qu’elle « réécoute de force » lorsqu’il passe à la radio. « Je me dis que pour une fille de 25 ans, ce n’est pas si pire. C’est un peu scolaire, mais il y a une fraîcheur dans la voix. »

     

    En 2000, Michel Plasson, à l’écoute du Concours, convie la jeune chanteuse à Toulouse. « Il a pris le téléphone et dit à mon agent : “Je veux faire Les nuits d’été avec cette petite Canadienne”. Et là j’ai fait une rencontre très importante : monsieur Plasson m’a prise par la joue, il m’a dit : “Ma petite, allons, on va travailler.” Il a fait venir son pianiste, Bob, et il m’a fait travailler pendant deux heures comme s’il voyait quelque chose en moi et qu’il voulait absolument me léguer ce qu’il savait sur le phrasé français. »

    Étant donné ma nature excessive, comme j’ai de la sensualité dans la voix et un côté mélancolique, je me voyais commencer par Didon, un rôle d’amoureuse triste et féminine
    Marie-Nicole Lemieux

    Le zénith de la voix

     

    Le public québécois élargi prendra-t-il un jour conscience que Marie-Nicole Lemieux est un monument de notre patrimoine musical ? Car nous parlons d’une voix unique. Et, surtout, comme Le Devoir l’a écrit, d’une voix à son apogée. « Depuis deux ou trois ans, je suis en capacité de faire ce que je veux, surtout dans la musique française. Je me sens bien, vocalement. Ma professeure me disait la semaine dernière que je suis au zénith de ma voix. Cela fait 22 ans que je travaille avec elle et elle m’a toujours dit : “Tu vas voir : le zénith c’est la quarantaine” ». Née en 1975, Marie-Nicole Lemieux a le même âge que Yannick Nézet-Séguin.

     

    Aujourd’hui, sa voix a tellement évolué que Marie-Nicole chante triomphalement le rôle à la tessiture démesurée de Cassandre dans Les Troyens de Berlioz dans le nouvel enregistrement de John Nelson paru chez Warner. « Étant donné ma nature excessive, comme j’ai de la sensualité dans la voix et un côté mélancolique, je me voyais commencer par Didon, un rôle d’amoureuse triste et féminine. Avant de faire Cassandre, je voyais le rôle comme associé à l’hystérie et, avec mon expérience de L’Orlando furioso [de Vivaldi], je me méfie beaucoup de ma nature hystérique. » L’offre du rôle de Cassandre est venue du producteur de l’enregistrement, car Didon avait été distribué à Joyce DiDonato. « Je me suis dit que je pouvais le faire. Ma professeure, quand elle a vu la partition, a dit : “Mais qui peut chanter ça ?” Tu parles d’un encouragement ! » Mais Marie-Nicole Lemieux l’a fait. Avec sa voix, avec son coeur. « John Nelson a perdu sa femme. C’était une peine immense. Toute sa vie, il a rêvé de ce projet. Nous étions une équipe. Nous étions tous là pour lui. Nous voulions être généreux pour lui. Il ne méritait pas moins. »

     

    Et pourtant, l’avant-Cassandre, après une Carmen triomphale à Paris, a été parsemé de doutes avec un concert au Théâtre des Champs-Élysées où la voix a craqué. « La voix n’avait rien, tout était dans la tête. Je ne pensais qu’à ça. Mais j’ai fait beaucoup de méditation. J’ai toujours été très spirituelle. Et là, avant Les Troyens, je suis tombée sur des textes bouddhiques sur la peur et le courage. Cela m’a énormément aidée. »

     

    Marie-Nicole Lemieux, un mélange de feu et de calme ? « De feu et d’eau. Mais peut-être de calme aussi. Tout à l’heure en vous attendant, j’ai passé une heure à regarder le ciel. Cela peut surprendre : je suis très contemplative. Mon mari et mes proches le savent : je peux être au lac Saint-Jean, regarder le lac et ne parler à personne. Ce mercredi à Amsterdam, je vais partir seule au musée pendant trois heures pleurer devant des tableaux. On n’est pas un artiste si on n’a pas cette part de contemplation. »

     

    Christophe Huss est l’invité de l’Orchestre Métropolitain lors de sa tournée européenne.













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