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    L’utopie raffinée et désorientante de Björk

    Complexe et radieux, «Utopia» perce l’air ambiant tel un phare dans la nuit

    25 novembre 2017 |Philippe Renaud | Musique
    Les jours meilleurs sont annoncés dans le 10e album solo de Björk. Un rêve, un message d’espoir de l’artiste unique qui ici se dresse en réaction au précédent album et devant les obstacles jalonnant sa vie personnelle.
    Photo: Maisie Cousins Les jours meilleurs sont annoncés dans le 10e album solo de Björk. Un rêve, un message d’espoir de l’artiste unique qui ici se dresse en réaction au précédent album et devant les obstacles jalonnant sa vie personnelle.

    Enfin, de la lumière au bout du tunnel que Björk traversait sur Vulnicura, le récit musical de sa rupture amoureuse avec l’artiste Matthew Barney paru en 2015. Les jours meilleurs sont annoncés dans son dixième album solo : Utopia. Un rêve, un message d’espoir de l’auteure-compositrice-interprète unique qui ici se dressent en réaction au précédent album et devant les obstacles jalonnant sa vie personnelle. Comme un phare perçant l’air ambiant embrumé par Trump et le patriarcat, dénoncé sur ce disque complexe et radieux se distinguant par le timbre des instruments à vent et le souffle d’une chorale.
     

    C’est devenu un euphémisme en évoquant sa musique, rappelons-le : Björk a cessé de faire de la pop depuis déjà 15 ans. Dans le sens où il faut faire un effort pour aller vers sa création, pour s’ouvrir à son monde refusant les formats radiophoniques. Arrivant quatre ans après le déterminant Homogenic (1997), l’album Vespertine annonçait cette transition artistique cimentée par Medùlla (2004).

     

    Depuis, son oeuvre peut toujours se qualifier de chansonnière, mais c’est de la chanson d’avant-garde aux ambitions démesurées. Son tout est plus imposant et singulier que la somme de ses références musicales, allant du techno à la musique du XXe siècle, agrémentée d’emprunts au vaste monde des musiques traditionnelles des cultures africaines, asiatiques et des peuples nordiques.

     

    Comme chacun de ses albums depuis Medùlla, Utopia est farouche et nécessite plusieurs écoutes avant de s’y sentir confortable. La première impression est pourtant invitante : évacuant les sanglots longs des violons de Vulnicura, Björk a constitué un ensemble de 12 flûtistes islandaises pour habiller ses mélodies, et invité la chorale Hamrahlíðarkórinn dont elle fut jadis membre. Même les synthétiseurs employés sur ce disque colportent des timbres vaporeux.

     

    Ces éléments donnent une couleur typique à l’ensemble, et surtout une vélocité, comme si tous ces airs se répondaient entre eux, se mélangeaient pour former un tout cohérent — et long, constitué de 14 compositions sur plus de 70 minutes.

     

    Le travail d’orchestration de Björk vole la vedette sur Utopia. Les arrangements éoliens qu’elle a écrits, pour l’ensemble de flûtes et le choeur, sont simplement splendides et renforcent l’un des thèmes de l’album, sa passion pour la musique et ses vertus curatrices. Dès les premières chansons, Arisen my Senses, Blissing Me (touchante chanson d’amour entre deux geeks de musique) et la minimaliste The Gate, la musicienne joue du contraste entre ses orchestrations naturelles et les rythmiques électroniques, presque industrielles — comme pour Vulnicura, Björk a invité le producteur Arca à collaborer à l’album, ainsi que le Texan Rabit.

     

    Optimisme contagieux

     

    Au fil des écoutes, quelques passages précis d’Utopia sortent du lot. D’abord, les quelque neuf minutes (ponctuées par le rugissement d’une panthère !) de Body Memory, qualifiée par son auteure dans un entretien avec Pitchfork de réponse aux dix puissamment déroutantes minutes de la chanson Black Lake, au coeur de Vulnicura. Mots crus, texte charnel, elle évoque une forme d’exutoire dans sa sexualité, qui trouve écho dans la vaporeuse Feature Creature suivante.

    Si l’optimisme doit être une urgence, c’est pour maintenant
    Björk

    Les flûtes s’évadent ensuite sur Courtship, poursuivies par une rythmique saccadée et ces sons d’oiseaux saupoudrés partout sur l’album. La douceur ambiante de cette chanson n’est pas là par hasard puisqu’une terrible bourrasque se pointe : l’enchaînement des chansons Losss et Sue Me.

     

    Sur Losss, c’est la harpe, cette fois, qui pose l’accompagnement harmonique auprès des flûtes, alors que ces bruits de tôle tordue qui servent de rythme prennent de plus en plus de place, jusqu’à la cacophonique et grandiose finale. « Soft is my chest, I didn’t allow loss / Loss make me hate, didn’t harden from pain / This pain we had, will always be there / But the sense of full satisfaction, too », chante Björk, soufflant le chaud et le froid. Reprenant avec les abstraites ponctions rythmiques, Sue Me, la plus sombre du disque, évoque la judiciarisation de la garde de sa fille Isadora avec son ex.

     

    Passée la tempête, la musicienne chante ensuite l’élégante Tabula Rasa, puis la chorale réapparaît sur l’insaisissable et paisible Claimstaker. Tout ça pour annoncer le triplé final, la brève instrumentale Paradisa, puis les magnifiques Saint et Future Forever. Saint, une profession de foi envers le pouvoir de la musique (« Music heals too / I’m here to defend it »), est sans doute l’une des chansons les plus « traditionnelles » de l’album, par sa structure simple, son rythme cadencé et son refrain clair souligné par une phrase répétitive de flûtes, rompue par une note de guitare électrique créant un surprenant contrepoint.

     

    En conclusion, la céleste Future Forever, la voix claire et juste de Björk placée devant les accords de synthétiseurs : « Imagine a future and be in it / Feel this incredible nurture, soak it in / Your past is a loop — turn it off ». Évoquant l’élection de Donald Trump en entrevue au New York Times, l’Islandaise déclarait : « Si l’optimisme doit être une urgence, c’est pour maintenant. » C’est son optimisme contagieux qui nous garde scotchés à ce disque désorientant par ses changements de rythmes, d’intensité et de structures, et d’un rare raffinement.

    Utopia
    ★★★★
    Björk, One Little Indian












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