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    Critique concert

    Jordi Savall débordé par ses bons sentiments

    15 novembre 2017 |Christophe Huss | Musique
    On reconnaîtra la qualité des musiciens réunis pour le projet «Routes de l'esclavage».
    Photo: Sylvain Légaré On reconnaîtra la qualité des musiciens réunis pour le projet «Routes de l'esclavage».

    Le projet humaniste musical de Jordi Savall réveillant nos mémoires autour de l’esclavage a vu le jour en 2015, quand il a été filmé à l’Abbaye de Fontfroide. L’histoire de quatre siècles — 1444 correspondant à la première expédition documentée de capture de masse et 1888 à la date de l’abolition de l’esclavage au Brésil — fait la part belle à la narration et à une forte dominante de musiques traditionnelles.

     

    Pour présenter Les routes de l’esclavage, 1444-1888, l’organisateur du concert Traquen’Art avait obtenu la Maison symphonique de Montréal. On se demandait un peu à quoi bon, puisque les parties acoustiques du concert en étaient la portion congrue, environ 15 à 20 % (La Negrina de Mateo Flecha, Fray Filipe de Madre de Deus et deux superbes extraits du Codex Trujillo, document péruvien du XVIIIe). Le projet amplifié aurait très bien pu se contenter du Théâtre Maisonneuve, cette fois.

     

    Un gâchis

     

    Jordi Savall est tête d’affiche, promoteur et coordonnateur des Routes de l’esclavage. Mais outre un brillant texte de présentation et un choix méticuleux des musiciens, à quoi servent ici tout son talent musical et celui des musiciens d’Hespèrion XXI et de la Capella Reial ?

     

    On a beau être ouvert au mélange des genres, et je le suis, il y a un moment où il faut arrêter de faire semblant de prétendre que tout se vaut. Ainsi, lorsque deux protagonistes avaient achevé en première partie leur Danse de l’iguane et que mon épouse, perdue dans l’ordre du programme, m’a glissé un « On est où ? », mon esprit hautement caustique n’a pu s’empêcher de lui répondre : « Au Club Med!»

     

    Le projet des Routes de l’esclavage part évidemment de très bons sentiments. Le concert de Montréal a prouvé, par rapport au disque, qu’il se décline très facilement, avec un éventail de choix de textes et des musiques qui peuvent s’ajouter, tels des gospels anciens chantés par The Fairfield Four, continent nord-américain oblige. Je ne suis pas sûr que le déséquilibre induit par ces gospels par rapport à la coloration sud-américaine plus raffinée du projet enregistré ait été, in fine, profitable.

     

    Par ailleurs, des éléments incompréhensibles s’accumulent. Pourquoi les édits du Code noir de Louis XVI sont-ils suivis d’une musique folklorique sud-américaine et pourquoi une samba s’enchaîne-t-elle à un texte d’Abraham Lincoln ? À la vision du spectacle, par rapport aux projets antérieurs de Jordi Savall, Les routes de l’esclavage présente en fait un autre hiatus majeur. Jadis, les propos historiques divers étaient relayés par un parcours musical historiquement identifiable et évolutif, alors qu’ici on est censé parcourir quatre siècles que rien ne différencie sur le plan sonore ou esthétique.

     

    Quant au problème ultime et fondamental des Routes de l’esclavage, il est simple : c’est la disparition du musicien Jordi Savall derrière son idée, telle une « Mère Teresa des musiques de la Terre » dont la mission dépasserait la personne et l’art. C’est pour moi l’ultime étape après laquelle je ne le suivrai plus. Car ce qui m’intéresse, c’est Jordi Savall le musicien. Il a trop de savoir, trop de talent. Et il y a trop de répertoire à découvrir et à jouer. S’il a envie de se convertir en missionnaire ou en imprésario, tant mieux pour lui. Moi, j’irai le réécouter quand il nous jouera de la musique, pas quand il sera spectateur passif de ses propres projets humanitaires.

     

    Quant à la finition, on reconnaîtra la qualité des musiciens réunis et on regrettera que le récitant, Fayolle Jean, n’ait pas donné l’impression d’avoir potassé les textes avant le spectacle. Avait-il seulement conscience, avec son bricolage verbal, du projet auquel il s’intégrait, de qui est Jordi Savall et quel est son degré de perfectionnisme ?

    Les Routes de l’esclavage, 1444-1888
    Musiques baroques d’Amérique du Sud. Musiques traditionnelles notamment du Mali, du Brésil, du Mexique et de Colombie. Hespèrion XXI, La Capella Reial de Catalunya, The Fairfield Four (États-Unis), Tembembe Ensamble Continuo (Mexique/Colombie), direction : Jordi Savall. Avec : Fayolle Jean (récitant), Kassé Mady Diabaté (voix), Ballaké Sissoko (kora) et choristes du Mali — Rajery (valiha et voix ; Madagascar) — Driss El Maloumi (oud et voix ; Maroc) — Maria Juliana Linhares (soprano ; Brésil), Zé Luis Nascimento (vihuela, Leona ; Brésil), Adriana Fernández (soprano ; Argentine), Iván García (basse ; Venezuela). Maison symphonique de Montréal, mardi 14 novembre.












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