Daran au Club Soda: ne jamais s’économiser

Décidément, notre Québécois d’adoption ne sait pas s’économiser.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Décidément, notre Québécois d’adoption ne sait pas s’économiser.

Lancement ? C’est ce qui est annoncé ce mercredi. Daran présente Endorphine, son dixième album. Entrée gratuite au Club Soda, signe sûr qu’il ne s’agit pas d’une première médiatique. N’empêche que c’est programmé à 20 h dans le cadre de Coup de coeur francophone : l’heure d’un spectacle. Les autres lancements, durant le festival, ont lieu à l’heure des lancements : 17 h. Je me dis qu’un Daran, intense comme il est, ne sait pas faire autre chose que des spectacles. Complets.

Aussi profite-t-il de ce lancement pour lancer quelqu’un d’autre : une jeune chanteuse qu’il a « aimée assez pour produire son premier minialbum » : Alicia Deschênes. Du folk encore brut, dont se détache un titre assez touchant : Novembre, sorte de lettre chantée au grand-père d’Alicia. La justesse d’émotion compense le registre un peu mince. On prend note : merci Daran pour l’occasion.

Un crescendo de crescendo

Ça commence comme l’album. Lentement, inexorablement. « Comme le désir est dur à cuire… » Dans sa longue séquence instrumentale, ça ne cesse d’avancer, la gradation est presque imperceptible. Ça lève d’un cran à la chanson suivante : dans Elle dit, le chanteur parle de l’amour comme seule religion qui tienne. Et puis Daran confirme : avec son trio de musiciens de choc, il va donner le nouvel album au complet « dans un premier temps ». Ce qui suppose un deuxième temps : c’est donc bel et bien un spectacle en plus d’un lancement.

Ça monte de plusieurs échelons dans l’échelle de la colère avec Pauvre ça rime à rien. « C’est leur destin aux pauvres/On n’y peut rien… », assène Daran vingt, trente fois. Et puis ça continue. Constat : comme sur l’album, toutes les pièces sont liées, imbriquées, une suite de crescendo qui constitue, dans son ensemble, un crescendo géant. Ça, un lancement ? J’ai vécu cent premières montréalaises moins rentre-dedans. Daran ne lance rien : il se lance, corps et âme, et ses musiciens avec lui : Andre Papanicolaou, Marc Chartrain, Martin Plante. Décidément, notre Québécois d’adoption ne sait pas s’économiser.

Sa douleur serait-elle moins vive si son ancien bassiste Erik Fostinelli n’était pas décédé la veille ? Peut-être pas. Je le sais parce que son gérant m’en a informé avant le début : autrement, j’aurais dit qu’il est toujours comme ça, Daran. Il faut l’entendre répéter cette ligne sur le fil d’Horizon : « On allait être abandonnééééééés… », passant de l’octave du dessous à l’octave du dessus. Ça donne toute la mesure de la douleur, dans cette histoire de petite ville en train de mourir parce que « l’horizon est bouché ».

Le fait est que Daran ne se dépenserait pas plus devant 10 000 ou 50 000 personnes. C’est sa manière. Sa manière entière. « C’est ça qu’on nous vend, du vent, du vent ! » hurle-t-il. Qui chante plus puissamment « la désespérance » que lui dans Ici ? Cette voix immense charrie le malheur du monde, l’espoir aussi.

Connues, pas connues, c’est pareil

Une fois le nouvel album poussé à bout, les chansons familières — Il y a un animal, Déménagé, Trous noirs, Dormir dehors, En bas de chez moi, Une sorte d’église — viennent moins réconforter que signifier à quel point tout le répertoire de Daran se tient, que chaque chanson a son clou à cogner, sa croix à porter, sa vérité à exprimer. Connues, pas connues, c’est pareil. Ce ne sont jamais vraiment des succès, sinon Dormir dehors et Une sorte d’église : chaque chanson est un geste qui compte. Et chaque spectacle compte tout autant. Fût-il gratuit. Fût-il lancement d’album.