Dear Criminals: vivre pleinement la fin du monde

Le trio Dear Criminals sera en spectacle au Festival du nouveau cinéma ce vendredi à 21h.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le trio Dear Criminals sera en spectacle au Festival du nouveau cinéma ce vendredi à 21h.

Entre deux répétitions pour le spectacle 3D Stéréoscopie de ce vendredi au Club Soda, Frannie Holder commente Fatale, « disque plus long » que les sept précédents. Ce qu’on appelle communément un album.

Sept mini-albums depuis 2013. Deux en spectacle : Woman et Live (avec le Choeur JFP). Weapons et Crave ont été fondus en un vinyle. On se disait que c’était ça, l’approche Dear Criminals. Fréquence régulière, expériences variées. Ce n’est pas moins la façon du trio parce que le huitième et tout nouveau disque, intitulé Fatale, se présente comme un album. On ne parle pas ici d’un objectif enfin atteint, Frannie Holder le précise d’emblée. Ni d’une étape cruciale dans la progression du groupe. Et surtout pas d’un positionnement commercial.

À vrai dire, c’est un peu le contraire. « On n’avait pas assez d’un EP de vingt minutes pour raconter l’histoire, je ne vois pas d’autre raison. Ça donne un album, mais c’est sans doute ce qu’on a créé de moins divisible en chansons. Trois, peut-être quatre titres, à mon sens, peuvent être écoutés séparément. Ce n’est peut-être pas très vendeur de dire ça, mais nous ne souhaitons pas que des chansons soient extraites de l’ensemble. »

L’album s’achète au complet, en téléchargement sur iTunes, et en album physique sur la page Bandcamp du groupe. Dans la séquence prévue. Pas de pistes séparées. Des liens instrumentaux cimentent les mouvements de ce qui constitue en vérité un grand morceau. Le couplet-clé du tout début revient à la toute fin : « Is it all gonna burn down ? (2) / Are we all gonna burn / All gonna burn down ? »

Toute une traversée pour en arriver au même point : la fin du monde. « C’est la première fois qu’on écrit les chansons dans l’ordre chronologique d’une histoire. En écrivant Starless, ça m’a sauté aux yeux : on allait suivre le dernier couple survivant de la destruction du monde, perché sur une montagne, contemplant un océan de feu, sous un ciel sans étoiles parce que trop enfumé. Les derniers moments sur la Terre du dernier couple sur la Terre : on a essayé d’imaginer ça. Et ça nous a menés plus loin qu’on pensait, c’est pour ça que c’est plus long que les autres disques. »

De la nécessité de l’inconfort de l’écoute

Métaphore de toutes les fins, y compris la fin d’un couple, Fatale est décanté de la musique écrite par le trio pour la série télé Fatale Station de Stéphane Bourguignon. La substantifique moelle, en quelque sorte. « On a composé huit heures de musique pour Fatale Station. On en a gardé une heure. Pour s’en inspirer. On se fermait les yeux, on écoutait un segment, on fermait ça, et c’était le point de départ d’une pièce. Pour Waste Land, le beat était là, il y avait la descente au clavier [elle chante les notes], c’est dans la scène où Micheline Lanctôt et Macha Limonchik se croisent avec des armes à feu, en plein milieu de la rue, en plein jour. Mais je ne suis pas certaine qu’on peut encore entendre que ça vient de là… » Rires au bout du fil.

L’aspect le plus remarquable de Fatale est la volonté de rendre l’écoute… inconfortable. Quand on baigne à plein dans les envoûtantes ambiances de Starless, tacatacatac ! Des fracas de batterie, évoquant une bataille militaire à l’ancienne, brisent exprès le sentiment de sécurité que procurent les voix de Frannie et Charles Lavoie, l’apport délicat de Vincent Legault à l’instrumentation. De la même façon, l’arrangement de cordes dans Gravedigger, exquis au demeurant, devient de plus en plus angoissant à mesure que la chanson avance. Cet album ne nous laisse pas trop de répit.

Comme la vie sur la planète ces années-ci. « C’est vraiment voulu. Tu ne sais jamais, quand c’est paisible, si ça va durer, et en effet ça ne dure pas. Il a fallu qu’on se fasse violence nous-mêmes ; c’était difficile d’entendre ma belle mélodie sabotée par des sons discordants ou des explosions. Mais c’est ça, la fin du monde. »

Ça ne se laisse pas écouter, Fatale : rien de l’album tapisserie. Il y a cependant des moments de pure beauté, de grand amour, dans cette fin du monde : Yet Not the End est en cela particulièrement émouvante. « J’ai un ami qui habitait Beyrouth dans les années 1980, pendant la guerre, et ce qu’il m’a dit, c’est que, pour lui, cela avait été les plus belles années de sa vie. Il avait 16 ans et faisait du skate sur les autoroutes dévastées… Tout est alors vécu plus intensément. Et on s’est dit que c’était forcément vrai pour le dernier couple à la fin du monde. Il y a un moment où il joue à la cachette entre les cadavres… » Oui, la fin du monde, mais aussi la vie qui bat aussi longtemps qu’on vit.

La stéréoscopie 3D, mais plus encore

L’album Fatale deviendra un spectacle tôt ou tard. On imagine déjà rien de moins qu’un opéra musical, mais on n’en aura qu’un échantillon vendredi au Club Soda dans le cadre du Festival du nouveau cinéma (FNC). « On a fini de mixer il y a une semaine et demie, et trois jours après avoir eu le master, il y avait une toune en ligne, souligne Frannie. On n’a jamais joué ces chansons en spectacle. Vendredi, on va essayer d’en glisser… une toune et demie [elle s’esclaffe]. On va se mettre en danger ! Comme si on n’était pas déjà en danger avec la partie 3D… » Sachez que la portion en « stéréoscopie 3D » va durer trois quarts d’heure : le film immersif de David Paquin ne sera pas exactement celui du FME en septembre 2016, mais une version bonifiée de quelques segments. Suivront une vingtaine de minutes en 2D, et s’ajouteront cinq ou six chansons sans projection. « La première fois, c’était un essai, une expérience. Mais les gens ont tellement aimé qu’on a voulu revivre ça. Même si ce n’est pas très agréable pour nous. Tout ce qu’on voit, ce sont des gens avec leurs lunettes, qui essaient d’attraper des lumières. Nous, on se sent complètement déconnectés du public, on est au service de la technologie. C’est pour ça qu’à la différence du FME, il y a une autre partie au spectacle. Pour qu’on profite de la soirée, nous aussi ! »

Stereoscopic – Dear Criminals 3D x FNC au Club Soda, ce vendredi à 21 h.


 

Fatale

★★★★

Dear Criminals, Indépendant