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    Pop Montréal

    La musique du temps qui passe de Basinski

    Le célèbre musicien jouera son plus récent album, «A Shadow in Time»

    12 septembre 2017 | Philippe Renaud - Collaborateur | Musique
    William Basinski
    Photo: Danilo Pellegrinelli William Basinski

    C’est un des grands mystères de la musique contemporaine : comment des sons trafiqués sur un simple ruban magnétique peuvent-ils susciter de si puissantes émotions ? Réponse ce vendredi, alors que le festival Pop Montréal accueillera le compositeur drone/avant-garde William Basinski, qui donnera une conférence dès 16 h, suivie en soirée à 20 h d’une performance live de son plus récent album, A Shadow in Time, à l’aide de deux magnétophones et d’un ordinateur portable.

     

    La seconde pièce de cet album, un hommage à David Bowie, a été comparée à l’oeuvre qui a rendu Basinski célèbre, The Disintegration Loops, longue méditation sur le thème de la mort accidentellement inspirée par les événements du 11 septembre 2001.

     

    « Il a fallu que ma plus grande oeuvre s’autodétruise devant moi, sous mes yeux, alors que j’étais en train de la numériser, pour que l’on me remarque enfin, échappe William Basinski, joint chez lui en Californie. Ce fut une bénédiction. Tu sais, j’ai dû patienter longtemps avant que les gens comprennent ce que je fais. Aujourd’hui, je suis constamment en tournée. Je rencontre un tas de gens, le public est formidable, mais c’est épuisant — j’aurais aimé vivre ça à 30 ans, pas à 60 ! »

     

    Basinski, clarinettiste et saxophoniste de formation ayant étudié la composition à l’Université de Houston d’où il est originaire, a commencé à travailler avec son support de prédilection, le ruban magnétique, durant les années 1980. « Pourquoi le ruban ? Parce que c’était cheap et que je pouvais me le payer. »

     

    « Mon copain Jamie travaillait à l’époque comme disquaire et rapportait les meilleurs disques, dont pas mal de musique expérimentale allemande », enchaîne-t-il. L’un d’eux fut le premier album ambiant de Brian Eno, Discreet Music (1975). « Derrière la pochette, il y avait un diagramme avec deux magnétophones… Je me suis dit : tiens, je peux faire ça aussi. Au magasin d’électronique usagé du coin de la rue, j’en ai trouvé deux, plus une dizaine de boîtes de ruban, pour 10$. » Il enregistrait tout et n’importe quoi, par nécessité : les synthétiseurs étaient inabordables, alors il tentait de reproduire ces sons en manipulant le ruban.

     

    Une quinzaine d’années de travail (dans l’anonymat) plus tard paraît enfin un premier album, Shortwavemusic, sur la réputée étiquette allemande Raster-Noton, qui avait flairé son talent. Basinski avait alors déménagé à Brooklyn, traînant avec lui des boîtes et des boîtes d’enregistrements divers, bruits de fond, radios anonymes, etc. Le problème avec le ruban magnétique, c’est qu’il se dégrade avec le temps. Un travail d’archivage numérique était donc urgent.

     

    Les boucles d’orchestre classique et de piano que l’on entend sur The Disintegration Loops ont été numérisées le 11 septembre 2001 au matin. À mesure que le ruban abîmé défilait, il tombait en poussière, littéralement. Puis sont survenus les attentats. William Basinski est alors monté sur le toit de l’immeuble où il habitait pour voir les Twin Towers s’effondrer. Pendant le triste spectacle, il réécoutait les bandes numérisées, puis retravaillées à l’ordinateur, qui formeraient le premier des quatre volumes de The Disintegration Loops (2002), l’album qui allait faire de lui l’un des plus influents compositeurs de musique drone et avant-garde — Basinski a lancé une vingtaine d’albums depuis.

     

    Pendant les dix premières minutes de cette pièce qui dure plus d’une heure, la boucle orchestrale s’incruste dans nos oreilles : huit ou neuf notes qui traînent, jouées par des violons. Puis, le son se fragmente, les violons tombent en ruine dans un océan d’écho, comme si l’âme de cet orchestre enregistré 15 ou 20 ans plus tôt s’échappait. C’est hypnotique et troublant, une fascinante évocation du temps qui passe et qui ne nous rend pas plus jeunes… « Je crois qu’on peut déceler de la nostalgie dans mon travail », concède Basinski qui, contre toute attente, s’avère de l’autre côté de la webcam un type coloré, enjoué, plein d’humour et d’esprit, moins austère que ce que sa musique pourrait laisser croire, bien qu’il assure « avoir [ses] moments de mélancolie ».

     

    Si For David Robert Jones, l’hommage à Bowie, ressemble à The Disintegration Loops, c’est parce que la boucle de piano recyclée au coeur de la composition provient de la même boîte que les ellipses orchestrales de son classique. « Je croyais qu’elle était à jeter, puisque je me suis souvenu que le gros matou de 40 livres de mon coloc à Brooklyn l’avait mâchouillée… Quand je l’ai réécoutée, le son était incroyable ! J’ai ensuite trouvé un vieux ruban de saxophone, et ça y était. Quelque chose de cette chanson me rappelait Subterraneans, la dernière chanson de l’album Low, de Bowie. Je me suis tout de suite dit : ça, c’est pour David… »

     

    C’est inspiré par Bowie qu’il s’était mis au saxophone, instrument dont il a joué au sein de différents orchestres à New York, dans les années 1980 et 1990. L’un d’eux s’appelait Levi and the Rockats, « un groupe arrivé avec le revival du rockabilly en Angleterre dans les années 1980, raconte Basinski. Un jour, on les a contactés à la dernière minute pour remplacer Patti Smith, qui devait assurer la première partie de Bowie en Pennsylvanie. Et c’est ainsi que j’ai ouvert pour Bowie — puis que je l’ai rencontré ! C’était en 1983. J’avais donné une cassette de mes compositions à son imprésario, qui m’a invité à lui dire quelques mots. J’attendais dans l’arrière-scène, puis il est apparu, avec son costume jaune et sa houppette jaune. Il m’a dit : “Hello Billy ! Great work there with the saxophone ! raconte Basinski en imitant l’accent de la légende anglaise. Pardon, mais je dois y aller, le public m’attend. Tu veux voir le spectacle depuis les coulisses ?”»

     

    «Ce fut ma rencontre avec le Starman. Je m’en souviendrai toute ma vie. »













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