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    King Crimson: trois batteurs et leurs accompagnateurs

    4 juillet 2017 |Sylvain Cormier | Musique
    King Crimson était à Montréal lundi soir dans le cadre du Festival international de jazz.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir King Crimson était à Montréal lundi soir dans le cadre du Festival international de jazz.

    Quand, au rappel, ils ont joué Heroes de David Bowie, j’ai souri. Pas tellement parce que c’était un véritable hommage, une version fichtrement réussie, faite exactement comme il faut la faire (à la voix de Jakko Jakszyk près : n’est pas le Thin White Duke qui veut), mais surtout parce que c’était, de tout ce spectacle de King Crimson à la salle Wilfrid-Pelletier, la seule pièce en 4/4. Tempo rock de base par excellence.

     

    Autrement, c’était du 7/8 et toutes sortes d’autres signatures rythmiques d’une extrême complexité, d’une fabuleuse diversité : une sorte de festival du contretemps, de la syncope et d’affaires pas trop compréhensibles par quiconque n’a pas fait d’études postdoctorales en percussions avancées. À vrai dire, l’incroyable pari de ce lundi soir hors du commun, c’était d’avoir non seulement trois batteurs et leurs trois batteries dans un groupe de huit musiciens, mais de les placer devant. En avant de Tony Levin (sa basse, sa contrebasse, son Chapman stick), en avant de Jakko le chanteur-guitariste, en avant du saxophoniste Mel Collins, en avant du claviériste dont le nom m’échappe, en avant même de Robert Fripp, maître de céans, le roi cramoisi en personne.

     

    C’était comme si Fripp et cie avaient été les accompagnateurs de ces trois batteurs (Pat Mastelotto, Gavin Harrison, Jeremy Stacey), comme si leur triple attaque était le coeur de la musique. Pari gagné, monsieur Robert : ils ont montré que ça se pouvait, « réinventer la batterie ». L’expression est de Fripp, telle que relayée par Tony Levin dans Le Devoir samedi dernier. C’était plus qu’impressionnant : par moments, les trois gaillards reproduisaient naturellement le « panning » que permet le mixage en stéréo (le procédé par lequel on promène un son dans tout le spectre sonore).

     

    Repousser les limites, encore et toujours

     

    Ce parti pris n’empêchait pas tout ce qui définit King Crimson : ces messieurs bien mis — habit trois-pièces, cravate pour presque tout le monde — s’amusaient comme des gamins à pousser les limites de ce qu’on appelle le rock progressif. Dans Fallen Angel,Islands, Easy Money, Meltdown, la si belle Starless, tout était encore possible, et tout arrivait. Oui, c’était un peu beaucoup l’avant-garde du passé, mais avec de l’avenir, encore. Oui, les notes tenues loooooongtemps par Fripp étaient tributaires d’une époque, mais permettaient de planer encore (surtout lorsque le saxo les étirait encore plus). Il était beau à voir, ce génial Fripp, avec ses lunettes et ses écouteurs, on aurait dit un Joe 90 septuagénaire.

     

    Chacun avait sa spécificité. Le batteur du centre, avec son chapeau melon, me faisait penser à Oddjob, le larbin assassin d’Auric Goldfinger dans le fameux film de James Bond (souvent, d’ailleurs, les riffs géants évoquaient des films d’espionnage sur les stéroïdes). Le claviériste, impassible, semblait occupé à lire les traités de sémiologie de Ferdinand de Saussure en même temps qu’il jouait. Tony Levin, élégantissime, donnait l’impression de valser autour de son Chapman stick. Seul le chanteur énervait un peu, dans son rôle du Greg Lake de service, donnant un peu trop dans l’imitation.

     

    Toutes sortes d’images venaient en tête : dans les pièces les plus puissamment martelées, on était en plein Godzilla détruisant Tokyo. Dans les pièces les plus savamment emberlificotées, ça atteignant un si haut niveau d’intensité que, franchement, on se disait : ils vont finir par se faire mal ! Mais non, c’était simplement la parfaite maîtrise de leur véhicule.

     

    Et j’aurai goûté, personnellement, l’extraordinaire rendu d’In the Court of the Crimson King : je ne croyais pas possible que la chanson emblématique du groupe puisse être reproduite avec tant de précision. Jusqu’au solo de flûte traversière. Tout ça s’est achevé sur 21st Century Schizoid Man, et dans tout Wilfrid, ça exultait, non sans raison. Constat ahurissant : King Crimson peut encore faire du vrai de vrai King Crimson au XXIe siècle.













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