Bokanté: le feu, la terre et le ciel

Depuis quelques années, Malika Tirolien est une véritable révélation et elle a tout le potentiel pour aller aussi loin que le groupe Snarky Puppy, dont trois membres font partie de Bokanté.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Depuis quelques années, Malika Tirolien est une véritable révélation et elle a tout le potentiel pour aller aussi loin que le groupe Snarky Puppy, dont trois membres font partie de Bokanté.

Jeudi au Club Soda, c’était la soirée du retour chez elle pour la chanteuse Malika Tirolien. Elle se produisait à Montréal pour la première fois depuis que le nouveau groupe Bokanté a commencé à prendre la route il y a seulement deux semaines. Et quelle soirée ! C’était à la fois le feu et la fougue des neuf artistes sur scène, la terre sous les coups de percussions et le ciel lorsque la voix et les guitares s’élevaient et s’envolaient. C’était comme si le rock puissant se retrouvait en Afrique et que les guitares créaient un mur de son avec les tambours. Mais il y avait les nuances, la variété des timbres, les entrelacements des instruments et les libertés que tous prenaient.

On nous avait présenté l’intention : le blues du désert du Sahara qui se fond dans celui du delta du Mississippi. C’était vrai dans l’esprit, mais pas complètement dans la lettre. Bien sûr, des moments rappelaient l’un ou l’autre, mais en parcelles qui s’inséraient dans le son d’ensemble. Et Malika était fidèle à ses habitudes. Elle chante en puissance, pousse le créole vers des sentiers jamais entendus, se double, se multiplie, monte dans les hautes sphères. Et elle danse. Avec sa longue robe blanche. Et elle accouple sa voix à celle de la guitare lap steel de l’excellent Roosevelt Collier, qui était assis auprès d’elle.

Les musiciens entrent en scène et, dès le début, on lance le riff et le coup de tambour. L’éclat de la lap steel apparaît très vite et Malika se lance. Très rapidement, on est envahi par l’univers du rythme, ou plutôt de la polyrythmie, des rythmes pluriels qui permettent à la chanteuse de s’éclater très rapidement. La basse est contagieuse, elle créera parfois un pont entre les tambours et les cordes, et les effets vocaux deviennent alors presque opératiques. On enchaîne alors avec Jou Ké Ouvè, un blues rock très fort, un blues aux tambours éclatants et aux guitares à la Led Zep.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir En plus de chanter, la Montréalaise venue de Guadeloupe s’avère aussi une excellente conteuse.

En plus de chanter, la Montréalaise venue de Guadeloupe s’avère aussi une excellente conteuse. Elle parle peu, mais lorsqu’elle le fait, elle raconte avec beaucoup de mordant. Dans An Ni Chans, les percussions deviennent frénétiques, mais on finit par ralentir la cadence pour faire planer les guitares avant que le Suédois André Ferrari ne commence à faire plonger ses peaux dans toutes sortes d’expérimentation. On était rendus ailleurs avec tous ses frottements de tambours. La pièce terminée, Malika devient câline et la lap steel de Collier bien posée sur les genoux est à l’avenant. Il s’ensuit une sorte de légèreté dans une énergie pourtant très intense.

Avant Apathie mortelle, Malika clame de ne pas attendre d’être cuit avant de faire quelque chose, elle le chante ensuite dans d’autres mots en français, plus lentement, en pesant ardemment la signification du propos. Son blues intérieur ressort, mais elle trouve le moyen de s’élever et d’ornementer. Avant que le groupe ne nous réserve un anti-climax beaucoup plus rock, mais sautillant. Les guitares s’entremêlent encore : le rock, la slide et le planant font très bon ménage. Malika danse et Michael League mène le bal de main de maître. Il se lance d’ailleurs dans une pièce de son groupe Snarky Puppy dans un duo très touchant et plus jazz avec l’interprète. Elle multiplie sa voix pour suggérer les couleurs de la chorale, puis s’adonne à un moment de spoken word à la limite du rap.

Les tambourineurs lancent alors l’appel dans une spectaculaire montée d’adrénaline. On sent que la fin du concert approche. Los de la présentation avant le rappel, on aura droit à des « Malika ! Malika ! ». Elle profitera du moment pour offrir en français un hommage à la prochaine génération. Elle se fera douce et tendre et, à ce moment, on sentira toute la force de l’interprétation de la Montréalaise. Depuis quelques années, elle est une véritable révélation et elle a tout le potentiel pour aller aussi loin que le groupe Snarky Puppy, dont trois membres font partie de Bokanté.