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    Vive Montréal aux Francos: le temps des souveraines

    19 juin 2017 |Sylvain Cormier | Musique
    C'est Ariane Moffatt (ici à la batterie) qui a rassemblé le groupe tout féminin appelé «Louve».
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir C'est Ariane Moffatt (ici à la batterie) qui a rassemblé le groupe tout féminin appelé «Louve».

    À 18 h, elles sont sur scène, pour le calibrage du son. J’attrape un bout de Material Girl. Oui, la très symbolique chanson de Madonna. Et puis Les filles, la très symbolique chanson d’Amylie. Mots-clés : fille/girl, symbolique. On est encore à une heure de Louve, leur spectacle collectif, mais rien qu’à les voir toutes, c’est déjà gagné, déjà imprimé sur la rétine. Tant d’alliées. Nos auteures-compositrices-interprètes, nos musiciennes, sont souveraines en leur espace. Le temps d’un spectacle au dernier soir des FrancoFolies de Montréal. Le temps, pour les multitudes, de constater qu’elles sont nombreuses, rassemblées, différentes, formidables.

     

    Comme pour dire, et dire très fort : la chanson québécoise d’aujourd’hui, c’est beaucoup, beaucoup elles. Et il est temps que les médias et l’industrie du disque et du spectacle mesurent leur valeur et que ça se reflète dans les palmarès des meilleurs albums à la fin de l’année, dans les playlists des radios commerciales et les programmations de tous les festivals.

     

    Le groupe d’accompagnatrices a déjà du plaisir pendant cette préparation : Marie-Pierre Arthur à la basse, Salomé Leclerc à la batterie (surtout, mais pas seulement), Ariane Moffatt aux claviers (surtout, mais pas seulement), Amylie à la guitare et au ukulélé, Laurence Lafond-Beaulne aux claviers, Karine Pion aux percussions.

     

    Je l’avoue sans ambages, je suis là pour elles. Bien sûr que la performance d’IAM, ça importe, bien évidemment que la célébration des 20 ans de l’essentiel album de rap marseillais L’école du micro d’argent est également une célébration de l’évolution du rap au Québec. Et oui, pour la fin de ces Francos, il est difficile d’imaginer fête plus bruyamment et brillamment festive que la bringue full keb’des Cowboys Fringants. N’empêche qu’en ce dimanche soir caniculaire, c’est le manifeste des filles que cette soirée signe.

     

    Nombreuses et ensemble

     

    Ça commence par de douces harmonies : elles chantent toutes, dans ce groupe. Et puis bang ! Ça démarre pour vrai : Les filles, version rock de garage, ça déménage ! Premières invitées d’Ariane et compagnie, les Hay Babies font leur Motel 1755 et ça groovesixties. Au tour de Mara Tremblay d’offrir avec ses amies une version quasi grunge de Tout nue avec toi. C’est réjouissant. Tiens, c’est Ariane maintenant à la batterie, Salomé est à l’une des guitares. Ce groupe d’un soir joue serré, joue avec intensité, joue pour jouer. Voilà comment on fait !

     

    Je note : aux consoles, aux caméras, que des gars. Une seule fille, Maxine Drury, aux éclairages. Il y a encore du chemin à faire là. Sur scène, après Laurence Nerbonne, c’est Frannie Holder qui s’amène et qui, mobile et gagnante, donne la Material Girl de Madonna, relayée par Laurence-Lafond Beaulne et Ariane. Cette dernière est un moteur, une dynamo, le coeur battant de ce groupe : il faut la voir chanter Miami avec son clavier portatif. « Je vous rassure, je n’ai pas encore crevé mes eaux, on peut continuer », lance-t-elle en allant se rasseoir derrière la batterie.

     

    Et voilà Klô Pelgag, habillée en moitié de pomme, qui souhaite la bonne fête aux pères : sa chanson s’intitule Les ferrofluides-fleurs et n’est pas moins insaisissable qu’elle. Ça vire plus rock avec Salomé (et l’incroyable Ariane, décidément déchaînée). « Oubliez pas de vous hydrater », prévient Safia Nolin. Qui chante Igloo« à 800 degrés avec le facteur humidex… » Sa voix porte loin. « Toute seule, il fait froid », chante-t-elle. Ce n’est pas moins vrai parce qu’on sue à grandeur de la place des Festivals. La finale à l’unisson, a capella, prend au coeur.

     

    Et ça se poursuit à fond les manettes avec Marie-Pierre Arthur et Si tu savais : sa basse, la batterie de Salomé, sacrée pulsation. Ça monte encore d’un cran avec Frannie Holder et J. Kill pour La vie est laide (oui, la chanson de Leloup, clin d’oeil de Louve !). Et toutes les filles scandent le refrain. Et le ciel crève, plutôt que les eaux d’Ariane. Il pleut. « À l’année prochaine », se réjouit-elle. Les Soeurs Boulay viennent clore cette heure magnifique, avec toutes les filles autour d’elles pour la grande chorale. Et chantent la regrettée Ève Cournoyer : Tout arrive. Oui, tout peut arriver dans cette vie. Même le meilleur.

     

    La place pleine à ras bords pour IAM

     

    Après elles ? Honnêtement, ma soirée est faite. I am pas tellement IAM, j’ai jamais tellement été IAM. Jamais été très rap, et ne m’en suis jamais caché. Dans la vie, ça me prend des mélodies. Sans doute suis-je le seul dissident ici : je n’ai jamais vu foule plus compacte, plus volatile, plus surexcitée que celle du vétéran groupe.

     

    Il y a beaucoup, beaucoup de Français dans cette mer de monde, me confirme-t-on. On se croirait dans un festival français de France. Ces fans sont littéralement fous de joie, agressivement fous de joie. Tous les morceaux sont scandés à pleins poumons, c’est clairement le public d’IAM, pas celui des Cowboys Fringants. Vu de la loge des médias, il y a des mouvements de foule à la fois exaltants et un peu terrifiants. Il ne se perdra pas que des calories dans cette chaleur : quelques-uns sont en passe de perdre la tête.

     

    Me demandez pas si c’est du bon IAM ou pas : ça dure depuis une demi-heure et j’ai l’impression que c’est le même morceau depuis le début. Je ne peux que témoigner de l’efficacité de harangue de foule. Comme si ces dizaines de milliers de spectateurs avaient besoin d’être soulevés : la sécurité est déjà sur les dents, des policiers viennent de passer dans la loge médias pour évaluer la situation, repérer les zones houleuses.

     

    Guerre des étoiles

     

    Tiens, les gars d’IAM brandissent des épées lumineuses comme dans La guerre des étoiles. Logique, la chanson s’intitule L’empire du côté obscur. Hommage à feu Carrie Fisher la princesse Leia ? Non, je ne crois pas. Ah ! J’ai compris, c’est symbolique. IAM se bat contre les forces du mal. C’est un discours positif. J’attends l’arrivée de Yoda. En vain. Il y a une limite à la sagesse.

     

    C’est le groupe francophone le plus influent de l’histoire du rap, lis-je dans Le Devoir de samedi, sous la plume de Philippe Papineau, qui s’y connaît. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est donc la faute d’IAM s’il y a tant de rap en français au Québec. Désolé pour l’acidité : j’ai l’impression de boire du citron au citron depuis une heure et demie et d’avoir les babines enflées.

     

    Oui, le groupe a aidé beaucoup de gens à vivre, son discours a fait et fait encore du bien, désamorce la violence urbaine, donne le bon exemple de vivre-ensemble, depuis plus de 20 ans. Oeuvre utile, oeuvre essentielle, assurément. Le triomphe est évidemment mérité. Mais je continue de trouver vraiment difficile de chanter des harmonies sur des airs sans airs. C’est mon problème. Mes limites. Mon déni. Même l’irrépressible Je danse le Mia ne me fait pas remuer le petit doigt : je crois que mon corps résiste au rap. Même le meilleur rap qui soit.

     

    La communion des Cowboys Fringants

     

    Gros mouvement de foule durant le dernier entracte. C’est comme si on changeait carrément de public. Des milliers de fans d’IAM se dirigent vers les sorties, croisant les irréductibles des Cowboys Fringants, qui s’amènent dans l’autre sens. Fascinant. C’est tout juste si on n’a pas vidé la place des Festivals comme une salle de spectacle, pour la remplir à nouveau. Vases communicants. Je ne me souviens pas d’une telle substitution dans une foule de spectacle extérieur. Une autre soirée va commencer. Celle des Fringants.

     

    J’ai une sorte de coup de chaleur, là. C’est assez pour ce soir. Les Cowboys Fringants peuvent bien bouter le feu à cette place surchauffée sans moi. Ce sera comme d’habitude, plus que festif, plus qu’engagé, plus qu’un exutoire. Les Cowboys Fringants, c’est une appartenance.

     

    De la scène jusqu’à la rue Sainte-Catherine, presque tous les inconditionnels d’IAM sont partis et il n’y a plus que des adhérents à vie au parti des Fringants. Chaque chanson est un hymne, et après Bye bye Lou, La manifestation, La reine, Le shack à Hector, En berne, on constate : c’est encore une fois une démentielle fin de spectacle à chaque titre, et le triomphe est homologué après une petite demi-heure. Gageons que ça n’ira qu’en augmentant, cette frénésie, jusqu’à la dernière seconde de ces FrancoFolies plus que réussies.













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