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    L’infini pouvoir des fleurs a 50 ans

    Retour sur les trois jours de communion musicale qui lancèrent l’été de l’amour

    17 juin 2017 |Sylvain Cormier | Musique
    Le groupe The Grateful Dead
    Photo: Associated Press Le groupe The Grateful Dead

    C’est à Monterey, il y a très exactement 50 ans ce week-end, au tout premier festival pop, que l’été 1967 devint le Summer of Love . Et que l’Amérique découvrit en même temps Jimi Hendrix, Janis Joplin, Otis Redding, The Who, The Jefferson Airplane, The Grateful Dead, Ravi Shankar… et le pouvoir des fleurs.

     

    «The people came and listened / Some of them came and played / Others gave flowers away, yes they did / Down in Monterey»

     

    Ainsi commence Monterey, la chanson qu’Eric Burdon et ses « nouveaux » Animals créèrent à la fin de 1967 pour évoquer les trois extraordinaires journées que dura le Monterey International Pop Festival, tel que vécues du 16 au 18 juin de la même année pas ordinaire non plus.

     

    «Young Gods smiled upon the crowd / Their music being born of love / Children danced night and day /Religion was being born / Down in Monterey»

     

    S’ils exagèrent, Burdon et ses bêtes ? Oh ! À peine un peu de lyrisme. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer l’incroyable nouveauté que constituait un festival pop : jusque-là, les groupes et les chanteurs-chanteuses se produisaient dans des clubs ou des gymnases, les plus connus dans des amphis sportifs utilisant l’amplification des annonceurs de buts comptés… où la stridence du cri collectif de milliers d’adolescentes enterrait tout. Dans les festivals qui existaient, en jazz ou en folk, les spectateurs écoutaient… religieusement. « Enfin, une sonorisation… » soupira de joie David Crosby des Byrds au moment des calibrages de son à Monterey.

    Photo: Associated Press Pour le groupe rock Jefferson Airplane, «The Summer of Love» aura été un tournant dans l’histoire du rock and roll.

    C’était un jeune technicien hippie de San Francisco qui avait mis au point ce système pionnier, dont tout le « matos » portatif des mégatournées d’aujourd’hui est tributaire. Le fait est qu’en 1967, tout changeait. Non seulement la musique elle-même, mais la façon de la mettre en scène et de la recevoir. À San Francisco, dans des salles comme le Fillmore, l’expérience d’un spectacle se vivait désormais en une sorte de transe de tous les sens, une communion exacerbée par l’ingestion de petits buvards imbibés d’acide lysergique : oui, le LSD. La presse trouva bien vite un mot-clé pour qualifier l’expérience : psychédélique. Couleurs, musique, drogues, posters, mode de vie, tout était psychédélique.

     

    Mythes en construction

     

    Et la musique évoluait. Exponentiellement. Début juin, les Beatles lançaient leur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ; fin juin, ils offraient All You Need Is Love au monde entier, lors de la première émission de télévision transmise en direct par satellite : Our World. Paraissaient les premiers albums des Doors, de Pink Floyd, du Velvet Underground avec Nico, du Jimi Hendrix Experience (au Royaume-Uni d’abord, en mai), disques aujourd’hui mythiques mais passant alors sous le radar : un Tom Jones, une Barbra Streisand, un Andy Williams — artistes « pour adultes » — occupaient le plus souvent les premières places des classements de 33 tours.

     

    Il fallut le festival pop de Monterey pour que les médias nationaux « découvrent », au-delà des Beatles, des Rolling Stones et de Bob Dylan, toute une nouvelle génération de musiciens aventureux.
     

    Photo: Associated Press 18 juin 1967, Jimi Hendrix se produit au festival pop de Monterey.

    «The Byrds and The Airplane did fly / Oh, Ravi Shankar’s music made me cry / The Who exploded into fire and light / Hugh Masakela’s music was black as night / The Grateful Dead blew everybody’s mind / Jimi Hendrix, baby believe me, he set the world on fire, yeah»

     

    Tout ça eut lieu à Monterey, tout ça et tellement plus. David Crosby, en passe de quitter les Byrds, chanta avec le Buffalo Springfield, rejoignant Neil Young et Stephen Stills pour la première fois, préfigurant l’alliance Crosby, Stills, Nash and Young. Janis Joplin, qui était alors la chanteuse du groupe Big Brother and The Holding Company, chavira les 60 000 spectateurs avec son interprétation à la fois douloureuse et extatique de Ball and Chain : la performance est immortalisée dans le documentaire Monterey Pop de D.A. Pennebaker, ainsi que la réaction de Mama Cass (des Mamas and Papas) : « Wow ! » lit-on sur ses lèvres. Le soul puissant d’Otis Redding souleva au moins autant les festivaliers.

     

    Simon et Garfunkel résumèrent l’ambiance avec leur 59 th Street Bridge Song (Feelin’ Groovy). Et oui, Hendrix sacrifia sa guitare en la brûlant à l’autel de l’histoire du rock, mais il l’avait déjà fait, en mars à Londres, alors qu’il officiait au même programme que le crooner Engelbert Humperdinck. Il n’avait pas le choix de récidiver : les Who, garnements déchaînés, avaient tout cassé juste avant l’entrée en scène du Jimi Hendrix Experience, présenté par Brian Jones des Rolling Stones.

     

    «His Majesty, Prince Jones, smiled as he moved among the crowd / Ten thousand electric guitars were grooving real loud, yeah / You want to find the truth in life / Don’t pass music by / And you know I would not lie, / No, I would not lie / Down in Monterey»

     

    Pop sans frontières

     

    Ils ne se produisirent pas à Monterey, les Stones, alors en plein démêlés avec la justice britannique. Absent également, Dylan se remettait de son accident de moto, et les Beatles avaient abandonné les spectacles en 1966 pour se consacrer entièrement à la création en studio. Il manquait en quelque sorte les dieux de l’Olympe, ce qui donna plus de place aux demi-dieux et aux divinités en devenir. Cela dit, tout le monde était certain que les Beatles étaient là, déguisés. En lieu et place, les quatre moustachus dans le vent avaient contribué au programme du festival, par un grand dessin créé à quatre sur l’acide. Et c’est Paul McCartney qui avait fortement suggéré aux organisateurs d’inclure les Who et le Jimi Hendrix Experience à l’affiche.

    Photo: Associated Press 18 juin 1967, Pete Townshend, du groupe The Who, fracasse sa guitare au festival pop de Monterey.

    Une affiche qui ratissait bien plus large que le film de Pennebaker ne le montre : Monterey, c’était des artistes en tous genres, dont Johnny Rivers, Lou Rawls, The Association, Laura Nyro, tant d’autres. Et même un groupe fort obscur dont il subsiste seulement le nom : The Group With No Name. Preuve était faite que la musique pop était sans frontières, que la scène plus « commerciale » de Los Angeles, la communauté hippie de Haight-Ashbury à San Francisco, le soul afro-américain de chez Stax (maison de disques de Memphis, au Tennessee) pouvaient cohabiter, voire se nourrir. Et qu’un festival parfois très bruyant pouvait avoir lieu sans incident, en symbiose avec les forces policières. Tel était le pouvoir des fleurs.

     

    Exception, utopie ? Deux ans plus tard, c’était la démesure de Woodstock. Fin 1969, le festival d’Altamont, qui mettait en vedette les Rolling Stones, s’acheva par la mort d’un spectateur, poignardé par l’un des Hell’s Angels responsables irresponsables de la sécurité (un autre moment immortalisé, dans le film Gimme Shelter). Cinquante ans plus tard, de Glastonbury à Osheaga, les festivals font florès, mais on y passe désormais les festivaliers au détecteur de métal, à l’entrée.

     

    «Three days of understanding, of moving with one another / Even the cops grooved with us / Do you believe me, yeah ? / Down in Monterey / I think that maybe I’m dreaming»


    L’été de l’amour en trois temps La chanson : A Whiter Shade of Pale. C’est dans la Rolls-Royce psychédélique de John Lennon que Derek Taylor, qui sera le relationniste de presse du festival pop de Monterey, entendit A Whiter Shade of Pale pour la première fois : il y avait un tourne-disque à l’arrière, grand luxe. Mémorable écoute augmentée par une double dose de LSD (c’est raconté dans son essentiel livre As Time Goes By). Comment ne pas être saisi au coeur par cette mélodie, le texte impressionniste de Keith Reid, la voix immense de Gary Brooker, l’orgue si solennel de Matthew Fisher ? Cette chanson parue en mai 1967, premier succès pour le groupe britannique Procol Harum, n’atteignit que la cinquième position du palmarès Billboard : 10 millions d’exemplaires vendus plus tard, la chanson est éternellement associée à l’été de l’amour.

    L’album : Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Les Beatles y avaient mis des mois, alors que la plupart des productions discographiques ne dépassaient jamais la semaine. On n’attendait rien de moins qu’un chef-d’oeuvre, et ce l’était. La sortie fut dûment événementielle, le 1er juin en Angleterre, le lendemain dans le reste du monde. Rappelons l’anecdote : une hôtesse d’Air Canada apporta un exemplaire le 1er juin, et c’est sur la pelouse entourant le pavillon de la Jeunesse d’Expo 67 que l’on écouta l’album en primeur de notre côté de la grande mare. Le disque fut célébré par les musicologues patentés autant que par les fans du groupe. « Pop music is the classical music of now », affirma Paul McCartney dans un documentaire-télé présenté par le grand compositeur Leonard Bernstein. Face A, face B, face A, face B, l’album joua en boucle tout l’été de l’amour. Et le récent remixage vient de relancer la roue pour 50 ans de plus.

    La performance : happening psychédélique devant la Place Ville-Marie. À une époque où l’idée d’un concert rock au coeur du centre-ville était impensable, à des années-lumière des FrancoFolies et du FIJM, les deux groupes phares du San Francisco psychédélique, The Grateful Dead et Jefferson Airplane, invités par les jeunes du pavillon de la Jeunesse à jouer sur le site d’Expo 67, installèrent leurs amplis sur le terre-plein de la Place Ville-Marie, le temps d’un spectacle-happening gratuit sous le soleil ardent du 6 août 1967. Un film amateur a récemment été découvert, et l’on y voit non seulement Grace Slick, Jerry Garcia et compagnie, mais également, parmi les badauds, des membres de groupes québécois en pâmoison. L’équivalent montréalais de la performance des Beatles sur le toit de la bâtisse qui abritait les bureaux de leur compagnie Apple à Londres : fallait être là.












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