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    Création musicale, une tranquille révolution

    3 juin 2017 |Christophe Huss | Musique
    L’OSM a bouclé mercredi sa saison avec une symphonie du Montréalais Samy Moussa.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’OSM a bouclé mercredi sa saison avec une symphonie du Montréalais Samy Moussa.

    La semaine qui vient de s’écouler a vu l’Orchestre symphonique de Montréal prendre un risque rare : confier à un compositeur montréalais trentenaire, Samy Moussa, une symphonie de 40 minutes pour la clôture événementielle d’une saison. Dans la même semaine les Violons du Roy invitaient Alexandre Tharaud pour créer un concerto pour piano d’Oscar Strasnoy. Deux mois plus tôt, Julien Bilodeau, 43 ans, était le maître d’oeuvre du spectacle vedette de l’Opéra de Montréal (OM), Another Brick in the Wall. Quel vent souffle donc sur nos têtes ?

     

    À ces deux productions, il faut ajouter aussi une symphonie d’Éric Champagne pour le Métropolitain, une pièce d’orgue de Maxime Goulet sur le dernier disque d’orgue de Jean-Willy Kunz et bientôt un autre opéra de Julien Bilodeau à l’OM. Et tout cela, sans effrayer personne.

     

    Moussa, Bilodeau, Goulet, Champagne et quelques autres : tous ces noms n’étaient pas du tout dans le portrait musical métropolitain en 2006, à l’arrivée de Kent Nagano à Montréal. Mine de rien, notre musique contemporaine, loin des chapelles et des ayatollahs, vit sa révolution tranquille.

     

    Excités par la découverte

     

    Et on en arrive, calmement, au changement de paradigme si bien résumé, en 2006 également, par le chef invité français Stéphane Denève en entrevue au Devoir : « Pour les trois quarts du public, “musique contemporaine” en concert, c’est synonyme de pilule amère, de “mauvais médicament avant d’écouter de la vraie musique”. Mon combat est de changer ce cliché. »

     

    Un pan de la création permet au public de retrouver une musique moderne, nouvelle et excitante, qui provoque des réactions normales et musicales, poursuit-il. « Normalement, le public devrait être plus excité de découvrir une nouvelle oeuvre que d’entendre une symphonie de Beethoven pour la vingtième fois ! Au fond, c’était comme cela jusqu’à il n’y a pas si longtemps. » Denève, en poste désormais à Bruxelles, a joint la parole aux actes, puisque chacun de ses programmes comprend une oeuvre du XXIe siècle.

     

    Tout n’est évidemment pas gagné puisque, forcément, nous avons « le nez sur l’histoire » et que seul le temps fera le tri. Par ailleurs, les enjeux sont importants et personne n’admettra s’être fourvoyé dans une impasse.

     

    Mais, assurément, nous sommes dans une période de transition. Cette période, on ne sait plus trop où la situer, comment l’orienter. Ainsi Kent Nagano déclarait à La Presse + avant la création de la symphonie Concordia de Moussa : « Aujourd’hui, malheureusement, si on écrit vraiment de manière lyrique, on s’expose à être très sévèrement critiqué. »

     

    Samy Moussa, interrogé par Le Devoir à propos de cette déclaration, ne s’en inquiétait pas trop : « C’est vrai, mais pas pour des raisons philosophiques, pas dans une dialectique adornienne. Pour ma part, je ne parlerais pas de musique “lyrique”, mais de musique “compréhensible” ou “musicale”. Oui, il est facile de critiquer quelque chose que l’on comprend. Si, à l’opposé, vous prenez une musique comme celle d’Helmut Lachenmann, du bruit : on tente de nous faire croire que ce n’est pas aléatoire. Certes, ce n’est pas complètement aléatoire, mais cela pourrait être autre chose et cela ne déformerait pas l’oeuvre. Donc, là, on est dans “autre chose”, beaucoup plus difficile à critiquer musicalement. »

     

    C’est sur ce terreau post-nietzschéen du « vous êtes bien trop imbécile pour comprendre mon génie », qui marche encore, hélas ! à fond la caisse dans les usines et alcôves du futurisme mort-né et de l’onanisme subventionné, qu’est né un divorce aux funestes conséquences avec le public.


    Cinq disques à ne pas manquer Durant la dernière année, l’industrie phonographique a proposé de nombreuses parutions passionnantes d’oeuvres nouvelles. En voici cinq.

    Guillaume Connesson : Pour sortir au jour. Orchestre philharmonique de Bruxelles, Stéphane Denève. DG 4812711.

    Voilà donc la fulgurante nouvelle musique orchestrale que défend le chef Stéphane Denève, parti en croisade pour la musique de notre temps. Après la trilogie cosmique, voici quatre nouvelles oeuvres qui inscrivent Guillaume Connesson (né en 1970) dans une lignée française qui passe par Roussel, Ravel et Dutilleux, mais avec, ici, en plus, un hommage à d’autres pays (Allemagne, Italie, Russie). Flammenschrift (« Lettres de feu ») qui ouvre le disque est un coup de maître, et Pour sortir au jour, créé par Charles Dutoit et le Chicago Symphony, un grand concerto pour flûte moderne.

    Osvaldo Golijov : Azul. Yo-Yo Ma The Knights. Warner 0190295875213

    L’Argentin Osvaldo Golijov (né en 1960) a très vite trouvé un langage propre, une musique juive moderne (The Dreams and Prayers of Isaac the Blind) influencée par le klezmer. DG a enregistré son opéra Ainadamar et Haenssler sa Passion selon saint Marc. Composé pour Yo-Yo Ma, Azul est écrit pour violoncelle, « hyperaccordéon », percussion et orchestre, avec moult bruits d’oiseaux. Avec Golijov, le multiculturel, on est en permanence entre le trivial et le sublime. La notice indique qu’à un moment, il a demandé aux musiciens de jouer « en imaginant Louis Armstrong chevauchant un cheval cosmique ». Je n’ai pas meilleure image pour décrire l’étrangeté de son univers.

    Mason Bates : Works for Orchestra. Orchestre symphonique de San Francisco, Michael Tilson Thomas. SFS Media 0065-2

    L’objectif n’est pas neuf, mais il est limpide et poursuivi avec compétence et inventivité : comment intégrer les moyens sonores, électroniques, du XXIe siècle, à l’orchestre, acoustique, des XIXe et XXe siècles. L’artisan est ici Mason Bates, né en 1977. L’intérêt est qu’en trois oeuvres quadripartites de 25 minutes, Bates intègre une forme de narration : sa recherche n’est donc pas le son pour le son, au sens « inouï » du terme. Bates vient des univers de Pink Floyd et du cinéma plus que des laboratoires. Le mélange est inventif sans être mièvre.

    Peteris Vasks : Quatuors nos 1, 3 et 4. Spikeru String Quartet. Wergo WER 7330.

    Nous vous avons souvent parlé du Letton Peteris Vasks. Les Violons du Roy, puis I Musici, ont présenté ici son concerto pour violon Distant Light. Après les CD Canti drammatici (Quintette avec piano, chez Solo musica) et Episodi e canto perpetuo (Trio avec piano, chez Haenssler), il est logique de vous proposer ces quatuors des années 90 (le 1er Quatuor de 1977 a été révisé en 1997), dont le Quatrième (1999) est le plus important (34 minutes). Deux toccatas de type Chostakovitch sont encadrées par trois mouvements lents dont Vasks a le secret. Le dernier, Méditation, est proprement sublime.

    Michael Daugherty : Tales of Hemingway. American Gothic. Once Upon a Castle. Orchestre symphonique de Nashville, Giancarlo Guerrero. Naxos 8.559798

    Autre habitué de nos sélections, le chantre de la musique urbaine américaine se maintient au niveau avec ces trois oeuvres (2013-2015) : trois images orchestrales (American Gothic), un très brillant concerto pour violoncelle (Tales of Hemingway), sommet du CD, et une glorieuse partition pour orgue et orchestre inspirée par le château de Randolph Hearst immortalisé par Citizen Kane, oeuvre promise à un bel avenir, au vu du nombre d’orgues symphoniques qui se construisent ces temps-ci. Daugherty est le plus conservateur et « cinématographique » des compositeurs ici sélectionnés.












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