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    Critique concert

    Ils étaient frais, les champignons?

    19 mai 2017 |Christophe Huss | Musique
    «Niemandsland»
    Photo: SMCQ «Niemandsland»

    Chérie, tu es sûre qu’ils étaient frais, les champignons ? C’est que j’ai cru voir des choses étranges à l’Usine C, jeudi soir. Dans une scène intitulée « Portents » (Présages), un gars avec un masque de hibou, qui jappait abondamment (oui, façon chien), s’est essayé — en tout bien, tout honneur — à la reproduction par accolement des cloaques avec une participante aviaire féminine, sous l’oeil torve d’un énergumène swinguant de manière agitée un trombone dont il ne tirait plus aucun son. Pendant ce temps, Lori Freedman faisait le tour du bloc en poussant des pépiements de poule pas de tête, sans que personne ne lui vienne en aide.

     

    Le spectacle tire son titre de « hymnes » et « Niemandsland » (no man’s land, en allemand). Le tout définit, selon le compositeur, « un espace qui n’appartient à personne et qui, donc, appartient à tout le monde, comme le vent, le rêve, l’espoir, la créativité… ». Niemanslandhymnen est une oeuvre d’un bloc de 70 minutes en 13 étapes aux titres éloquents tels que « guerre », « nuages », « réseaux » ou « océans ». Les configurations sonores varient au besoin, du solo de sheng (un orgue à bouche chinois), associé à un baryton imitant les baleines, pour Océans, à des affrontements entre trois trios dans Magma.

     

    Le chemin de croix en treize stations s’achève ni plus ni moins que par la cène. Cela s’appelle « Hymne au no man’s land ». Le compositeur y est attablé avec ses douze apôtres musiciens, déguisés en moines. Je vais vous vendre le punch : Judas, c’est la percussionniste taïwanaise. Elle se dénonce en se levant de table pour aller taper sur une grosse caisse. Pas malin : tout le monde l’a remarquée !

     

    Ce doit être la création au temps de la légalisation du cannabis. Et je peux vous dire que le « stock » était puissant ! Trêve de plaisanterie, je suis plutôt bon public en ce qui touche les créations de compositeurs venus d’horizons différents. Il peut en résulter des chocs intenses : je pense évidemment à Anouar Brahem, en jazz, ou en classique à Saed Haddad, compositeur jordanien, Berlinois d’adoption, dont quelques compositions ont été publiées en CD par l’étiquette Wergo.

     

    Sandeep Bhagwati, nous dit la SMCQ, est un « globe-trotter », qui « partage son temps entre Berlin et Montréal » (il enseigne à Concordia) et revendique des « influences culturelles volontairement très diverses : Inde, Allemagne, Chine, Canada, États-Unis, France, Italie, etc. ». Il a écrit treize poèmes dans le but de créer « des hymnes “transtraditionnels” et “transsensoriels” qui explorent les nombreuses résonances de notre existence mondialisée ».

     

    Tout cela est « trans-beaucoup de choses », au point que les influences qui auraient pu être si riches ne sont pas particulièrement perceptibles, à part le moment de calme des nappes sonores de Nuages, avec le chanteur indien Sameer Dublay.

     

    Certes, si l’on prend France au sens Aperghis, Italie comme synonyme de Scelsi et qu’on voit dans l’Allemagne la patrie de Stockhausen, les choses s’éclairent un peu mieux. Mais il n’y a pas de nationalisme de la transgression musicale. À l’opposé de Saed Haddad ou du Chinois francisé Qigang Chen, qui ont apporté à la musique leur culture de manière fusionnelle, lorsque les créateurs venus d’autres cultures veulent se mouler dans ce qu’ils croient être notre modernité, les risques que leurs créations foncent droit dans le mur sont assez grands.

     

    Il n’y a rien de rédhibitoire dans Niemanslandhymnen de Sandeep Bhagwati. C’est un happening expérimental, dont le côté transgressif faisait frémir ou marrer dans les années 1970. Je suis sûr que les protagonistes ont eu un « fun noir ». Le public s’est sans doute amusé un temps, celui qui se baladait sur scène entre les musiciens probablement plus que celui qui observait l’action des gradins. Bon, on a assez rigolé. Demain est un autre jour…

    Niemanslandhymnen
    « Treize poétiques de comprovisation intertraditionnelle pour 13 musiciens-performeurs » de Sandeep Bhagwati (création pour les 50 ans de la SMCQ). Avec Suzie Leblanc (soprano), Marie-Annick Béliveau (mezzo), Sameer Dublay (chanteur khyal), Gabriel Dharmoo (chant expérimental), Nicolas Isherwood (baryton-basse), Guy Pelletier (flûtes), Wu Wei (sheng), Lori Freedman (clarinette basse), Felix Del Tredici (trombone basse), Aiyun Huang (percussions), Joseph Browne (électroacoustique), Angélique Willkie (danseuse et comédienne), direction : Sandeep Bhagwati. Dramaturgie : Angélique Willkie. Éclairages : Nancy Bussières. Scénographie et costumes : Alex Bachmayer. Usine C, jeudi 18 mai.












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