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Symphonie N'Weill

Sylvain Cormier   13 mars 2004  Musique
Diane Dufresne
Photo : Jacques Grenier
Diane Dufresne
Après avoir proposé deux ans durant au Québec et jusqu'en Europe son spectacle le plus touchant et le plus personnel en carrière — En liberté conditionnelle, triomphe critique et populaire —, la plus frondeuse de nos chanteuses marque la fin d'étape par un sacré coup d'audace: voilà Diane Dufresne lundi à Wilfrid se frottant au répertoire casse-gueule de Kurt Weill, dans la foulée glorieuse des Juliette Gréco, Pauline Julien, Monique Leyrac et Marianne Faithfull. Et avec un orchestre symphonique pour que ce soit plus vertigineux. À folie, folie et demie.

Un soir. Un seul soir et puis s'en va. Pas de captation pour la télé. Pas de disque prévu non plus. Huit mois de travail, pas loin de huit mois à répéter chez elle avec la bande-son de l'orchestre, et tout juste une semaine à répéter avec l'orchestre en personne, tout ça pour pouvoir chanter ce lundi soir et rien que ce lundi soir le répertoire de Kurt Weill, accompagnée par l'Orchestre métropolitain du Grand Montréal dirigé par Yannick Nézet-Séguin. «Faut être là, c'est tout, laisse tomber Diane Dufresne au bout du fil. Ça se passe et puis c'est passé. C'est correct comme ça. C'est la vie.»

Normal qu'elle évite les rencontres avec bisous et poignées de main, à sept dodos du grand soir. Il s'agit de ne pas faire la fête aux microbes. Au téléphone, elle chuchote plus qu'elle ne s'exclame. Il s'agit de ne pas jouer non plus à l'arbalète avec les cordes vocales. «Je ne vis que pour ce soir-là. C'est ça qui est bien quand tu fais un seul soir: tu mets tout ce que tu as dedans. Et si c'est une grande joie pour moi d'avoir cette occasion de chanter du Kurt Weill, c'est sûr que ça me demande beaucoup. Je ne suis quand même pas une chanteuse d'opéra. Les chanteuses d'opéra ont un entraînement, pour aller chercher des notes plus longues. Toute leur prononciation leur sert, leur donne du souffle. Moi, j'arrive avec ma prononciation de rockeuse, je chante comme je parle, je respire quand j'étouffe, j'apporte ce que je suis et Yannick le sait, mais je veux être à la hauteur. J'ai travaillé fort à retrouver mon côté soprano.»

Farpaitement extrême

Et Diane Dufresne de relater l'une de ses premières conversations avec Yannick Nézet-Séguin. La chanteuse, angoissée chronique comme la perfectionniste qu'elle est encore et toujours après trois décennies de spectacles en tous lieux et de folies de toutes démesures, a pris soin d'entrée de jeu d'avertir le jeune chef d'orchestre: «Ça ne sera pas parfait.» Nézet-Séguin, qui n'a jamais pensé à personne d'autre qu'à Diane Dufresne pour cette soirée de Kurt Weill symphonique dont il rêvait, a répondu: «C'est parfait.» La diva était soulagée. «J'ai ri et je lui ai dit que si c'était parfait pour lui, que ça ne soit pas parfait, alors c'était parfait pour moi.» Farpaitement.

N'empêche qu'elle a un peu raison de se faire du mouron: chanter du Kurt Weill est une sacrée gymnastique. Seules les plus grandes s'y sont risquées sans mal, toutes chanteuses que Diane Dufresne admire depuis l'adolescence: la Gréco, bien sûr, mais aussi Pauline Julien, Catherine Sauvage, et celle qu'elle appelle «madame»: Monique Leyrac. «Elles me fascinaient quand elles chantaient du Kurt Weill. Je n'imaginais jamais être capable de chanter ça. C'est tellement pas un répertoire normal. On a l'impression que ça parle, mais c'est très chanté. Ce sont des chansons très complexes, mais qu'on peut fredonner.» Au bout du fil, l'interprète s'enflamme. «Ce sont des mélodies de génie: dans chaque note, il y a l'intention de l'émotion. Et les émotions sont extrêmes. Extrême ironie, extrême désespoir. Ça brasse!»

Ça brasse, mais pour ainsi dire à l'extérieur d'elle-même. «C'est beaucoup moins moi que dans le spectacle En liberté conditionnelle, où je chantais ma folie, ma peur de vieillir. Pour le concert symphonique, où je chante seulement en deuxième partie, je me suis inventée un personnage qui permet de piger dans plusieurs des opéras de Kurt Weill, que ce soit L'Opéra de quat'sous ou Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny. J'incarne une sorte de pute dans un grand port, qui séduit les marins. L'orchestre, c'est comme le grand navire. Chanter Alabama Song, La Fiancée du pirate, ça fait sortir d'autres côtés de moi. Par moments, je ne me reconnais pas.» Au rappel, Yannick Nézet-Séguin accompagnera seul au piano la chanteuse. «Mais je ne dis pas quelle chanson.»

La France apeurée

C'est bien parce que c'était Nézet-Séguin, dont l'enthousiasme était «contagieux», c'est bien parce qu'on lui offrait du Kurt Weill («Je n'aurais pas pu chanter du Mahler, quand même... ») et c'est bien parce que l'aventure symphonique valait le surcroît de travail («Une symphonie, c'est le summum de la beauté... ») que Diane Dufresne a ajouté le spectacle de lundi à ce qui était déjà une boucle bouclée. «Après la tournée en Europe, après deux ans sur scène presque sans arrêt, il est temps que je me retire un peu.»

Expérience à la fois exaltante et troublante pour la chanteuse que ces retrouvailles de l'automne dernier avec le public européen. «À Paris, le dernier des trois soirs au Châtelet, le public était grandiose.» C'est très Diane Dufresne: mesurer la valeur d'un spectacle à la ferveur de l'auditoire. Là-dessus, on ne la trompe pas: un public se sent ou ne se sent pas. Imaginez sa déception quand un auditoire demeure à distance. Imaginez tout un pays. «Dans le reste de la France, j'ai trouvé le public d'une grande tristesse. Quelque chose comme une grande peur de se laisser aller, une peur de s'émouvoir et que ça paraisse. J'allais dans les allées et personne ne me donnait la main. Ça me crevait le coeur. C'était comme au cirque, quand le clown s'approche de ton estrade et que tu te dis: pourvu qu'il passe tout droit. Les salles étaient pleines, mais j'avais l'impression de ne pas avoir fait mon travail. Parfois, comme à Toulouse, c'était vraiment bien. Mais j'ai souvent eu cette impression que le monde avait changé. Que la peur s'était installée.» Peur du terrorisme, des épidémies, des catastrophes naturelles? «Je pense que c'est la télévision qui fait peur aux gens.»

Diane Dufresne, elle, n'a peur que d'une chose: mourir avant son temps. Non, elle n'a pas écouté Folie douce: Diane Dufresne en paroles et musique, l'exemplaire série radiophonique rediffusée ces jours-ci à la Chaîne culturelle de Radio-Canada. Non, elle n'a pas visionné sa Musicographie. «Je suis contente que tout ça existe. Je sais que c'est le travail de gens passionnés. Mais je ne veux rien revivre. Et je ne veux pas trop me livrer. Quand on se livre, on s'appartient beaucoup moins. À chaque fois, il faut que je me refasse une vie pour avoir quelque chose à moi.»

Chanter Kurt Weill, en cela, est presque un répit. «C'est moi et ce n'est pas moi en même temps. J'en profite.»

DIANE DUFRESNE CHANTE KURT WEILL

L'OPÉRA DE QUAT'SOUS, SUITE ORCHESTRALE; SYMPHONIE N° 2; MÉLODIES VARIÉES

Orchestre métropolitain du Grand Montréal, Yannick Nézet-Séguin, chef. À la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA, lundi 15 mars à 19h30, conférence pré-concert gratuite à 18h30.
 
 
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