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    La leçon de choses de Bob Dylan

    Odile Tremblay
    8 avril 2017 |Odile Tremblay | Musique | Chroniques

    J’ai acheté son album triple, justement baptisé Triplicate, qui reprend des chansons interprétées par Frank Sinatra, sous les plumes de divers compositeurs. Tirées des années 50 et de leurs abords, avant que l’Amérique ne doute d’elle-même — et que lui-même ne révolutionne la scène musicale en mariant le folk au rock —, ces chansons ne sont pas pour Bob Dylan, il l’affirme, un coup de nostalgie. Plutôt une façon de revisiter avec sa voix rauque des classiques admirés.

     

    On les écoute en le trouvant plus à l’aise dans un registre mieux rythmé. Appréciant quand même son interprétation de Sentimental Journey. Le dernier CD est le meilleur du trio, mais l’un dans l’autre, Dylan demeure plus intéressant comme parolier. En 2012, son album Tempest sur compositions nouvelles était formidable. Il avait donné depuis dans la compilation de ses propres oeuvres. Le voici à l’heure des hommages à ceux qui l’ont précédé. Le musicien fait ce qui lui chante.

     

    Sur ses photos, même une de son nouvel album, il a l’air si dépressif que l’on comprend la profondeur de ses phobies sociales. Ce n’est pas une pose, chose certaine.

     

    À hauteur de lauréat

     

    Au fond, le nouveau nobélisé aura accompli l’exploit de ramener la grande Académie suédoise à hauteur de lauréat, voire de lui rabattre le caquet, en changeant l’ordre des priorités.

     

    — Moi, ma bohème et ma musique d’abord, vous, votre establishment, votre protocole et votre suprême distinction littéraire, après. Vous vous abaissez. Pas moi. Je dicte les conditions. Compris !

     

    À ce degré d’orgueil, c’est du panache. Ou mieux. Un art de vivre.

     

    Réception un 1er avril à l’hôtel, une date pur gag, à son mois et à son heure, dans la foulée de ses spectacles à Stockholm, sans le faste et sans baisemains, entouré d’un membre de son équipe et des académiciens, après avoir refoulé sur sa liste des grosses légumes et tous les médias rageurs. Sans le discours de circonstance en bouche. Ça devrait venir plus tard, sous forme d’enregistrement, d’ici le 10 juin, date limite, condition sine qua non pour encaisser le gros chèque aux près de 895 000 $US.

    Photo: Christopher Polk / Getty Images / Agence France-Presse Bob Dylan en concert à Los Angeles en 2012. « Il a semblé content », ont commenté des membres de l’Académie à l’issue de la réception intime au cours de laquelle le chanteur a reçu son Nobel.

    Dylan nous tient encore en haleine. Peut-être que ça ne l’amuse même pas. Qu’il se contente d’être ailleurs. La nouvelle de la remise de médaille ne tenait pas beaucoup place en fin de semaine dernière dans les journaux, faute de carburant pour nourrir les dépêches.

     

    « Il a semblé content », ont commenté des membres de l’Académie. Maigre moisson.

     

    Depuis le 13 octobre qu’on suivait au feuilleton la saga comico-absurde du Nobel à Bob Dylan, fallait pas mettre fin au suspense tout de suite. On y a pris goût.

     

    Allait-il au départ en parler, de ce Nobel qui lui tombait dessus, lui qui se produisait en concert sans piper mot de l’honneur qui lui était échu. L’accepterait-il ? Ça lui prit deux semaines avant de répondre oui, deux mois avant de remercier en bonne et due forme. Irait-il le chercher à Stockholm ? Il y mit plus de cinq mois. Le 10 décembre, brillant par son absence à la cérémonie officielle et au banquet.

     

    Cri d’anarchie

     

    On hésite entre admiration pour son indépendance d’esprit — qui lui vaut aussi son prix ; la poésie est un oiseau libre — et une irritation, en partie de convention, également de simple courtoisie. Après tout, dans les mêmes circonstances, Leonard Cohen, vrai monsieur, alors très malade, serait sorti de son grabat de douleur pour offrir à l’Académie et au monde un discours brûlant et testamentaire, avec sa classe souveraine, avant de tirer sa révérence. Ça lui aurait fait plaisir, par-dessus le marché ; Dylan s’en fout plus ou moins, à vue de nez. Il n’avait rien demandé, au fait.

     

    Sans doute plusieurs membres de l’Académie ont-ils pensé après coup s’être trompés de chantre. Tant qu’à sortir de leurs nobles ornières pour courtiser la chanson en montrant qu’ils pouvaient s’encanailler, il eût fallu récompenser le chantre du Famous Blue Raincoat, mieux élevé sur les hauteurs de Westmount que Dylan dans son faubourg de Duluth, Minnesota. L’un était présentable, l’autre pas, de toute évidence. Et tous deux méritants.

     

    Mais Dylan a offert ainsi à la ronde une leçon de choses. Dans toute son oeuvre, le poète de The Times They Are a Changin’ aura proclamé sa dissidence, envoyé valser les puissants et les assis, appelé à casser toutes ses chaînes dans un grand cri d’anarchie. « Don’t follow leaders », conseillait-il en 1965 dans sa chanson Subterranean Homesick Blues. Ce n’est pas à 75 ans qu’il va changer de disque. Ses convictions sont profondément ancrées en lui.

     

    En dehors de sa tournée, Never Ending Tour, accomplie en vrai ménestrel des temps présent, et des studios d’enregistrement, il est plutôt du genre ermite. Les réseaux sociaux, non merci ! Dylan refusait déjà de jouer les porte-étendard du folk engagé au milieu des années 60, en passant aux accents du rock, recevant les tomates du traître à la cause, balayant les reproches. Il croit avec raison que nul ne peut penser que par lui-même. Alors, jouer les prophètes…

     

    Dans une longue et rare entrevue accordée sur son site bobdylan.com à l’écrivain et producteur musical Bill Flanagan, avant la sortie de Triplicate, il dit des choses très justes. Quand son interlocuteur l’interroge sur les grands artistes disparus qu’il a côtoyés, Dylan répond : « Je ne saurais dire qui est grand ou qui ne l’est pas. Si quelqu’un atteint la grandeur, c’est seulement pour une minute, et n’importe qui en est capable. La grandeur est en dehors de votre contrôle. Je crois que vous y accédez par chance, mais seulement pour un court laps de temps. »

     

    Dans le même esprit, les combattants antifranquistes de la guerre d’Espagne ne disaient jamais d’un partisan, mort en héros : « Cet homme a été courageux. » Mais : « Cet homme a été courageux, ce jour-là. » Rien n’est permanent, dans l’esprit humain. Ni le courage ni la grandeur.

     

    Disons que Dylan a juste été grand plus souvent qu’à son tour.













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