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    1926-2017

    Chuck Berry, le Shakespeare du rock’n’roll est mort

    20 mars 2017 |Sylvain Cormier | Musique
    La légende du rock’n’roll, le chanteur et guitariste Chuck Berry, lors de sa performance à Burgos, en Espagne, en 2017
    Photo: Israel lopez Murillo Associated Press La légende du rock’n’roll, le chanteur et guitariste Chuck Berry, lors de sa performance à Burgos, en Espagne, en 2017

    « Roll over Beethoven and tell Tchaikovsky the news » : le grand sacripant de Chuck Berry est parti, à 90 ans. Retrouvé inanimé chez lui, samedi. Ce n’est pas rien, 90 ans, considérant la sorte de vie qu’il a menée : aussi solide que sa Gibson ES-335, le grand Charles Edward Anderson « Chuck » Berry de Saint-Louis, Missouri. Ce n’est pas rien, considérant qu’il venait d’enregistrer son premier album de matériel original en 38 ans, à paraître avant l’été, intitulé tout simplement Chuck.

     

    Par où commencer ? Chuck Berry, c’est tout à la fois. Le guitariste et ses riffs fondateurs : rien que l’introduction de Johnny B. Goode, une signature ! C’est le showman et son « duck walk » : à la fin des chansons, il imitait le pas du canard. Mais surtout, surtout, Chuck est un poète, le supérieur raconteur d’histoires en rimes. Celui qui a écrit ça et chanté ça, No Particular Place To Go, en prononçant parfaitement chaque syllabe, sans rater un temps : « Can you imagine the way I felt/I couldn’t unfasten her safety belt/Ridin' along in my calaboose/Still trying to get her belt a-loose/All the way home I held a grudge/For the safety belt that wouldn’t budge/Crusin' and playin' the radio/With no particular place to go ». Grudge qui rime avec budge : même Gainsbourg ne l’aurait pas trouvée, celle-là !

     

    Chuck Berry, c’est l’intraitable, le type qui avait juré de ne plus se faire avoir par les promoteurs et qui se présentait à ses engagements seul dans sa grosse automobile, se faisait payer comptant avant, jouait avec des groupes locaux en changeant la clé des chansons pour les tester, repartait vite fait bien fait sous les acclamations et sans rappel, prenait l’avion en classe économique : son propre patron. Demandez à André Ménard de vous raconter la fois où Offenbach accompagna Chuck Berry à la Place des Nations et que ça vira vraiment mal. Chuck était « a true character », comme tweetait Ron Wood des Rolling Stones samedi : méchamment drôle, vif d’esprit, malicieux crasse, un vrai malcommode, un charmeur impénitent, un personnage qui défie toute description (j’essaie en vain).

     

    Au-delà de la biographie

     

    Pas envie de relater sa biographie. Ça ne veut rien dire, à part qu’il n’en faisait qu’à sa tête. L’école de réforme, les trois fois en prison, les emprunts de séquences d’accords à son pianiste Johnnie Johnson (qui finira par le poursuivre, mais trop tard), les évasions fiscales, l’échec de son parc d’attractions : trame de fond du parcours d’une sacrée tête de cochon. J’aime mieux parler de ses mains, paluches géantes qui couvraient le manche au complet. J’aime mieux parler de sa façon de faire le grand écart, avec sa guitare en joue entre les jambes : gestuelle sexuelle sursignifiée, Hendrix n’a rien inventé. D’ailleurs, Jimi jouait son Johnny B. Goode. Tout le monde a joué son Johnny B. Goode, des Beatles jusqu’à Michael J. Fox en Marty McFly dans Back to the Future. « But he could play the guitar just like a ringing a bell ». Oh que oui. L’entendez-vous sonner d’ici ?

     

    Comme beaucoup de monde, je suis arrivé à Chuck Berry par les Beatles : George Harrison et son Roll over Beethoven, John Lennon et son Rock’n’Roll Music. Par les Rolling Stones, aussi : Little Quennie, Around and Around, leur Come On du tout début. Pour une autre génération, c’est la séquence du Pulp Fiction de Quentin Tarantino — John Travolta et Uma Thurman dansant sur son You Never Can Tell — qui est le déclencheur. Chacun a ainsi fait son chemin jusqu’à Chuck : j’en connais qui ont d’abord connu Maybelline par Simon et Garfunkel ! Et Johnny B. Goode par Eddy Mitchell avec les Chaussettes noires, en français dans le texte : Eddie, soit bon !

     

    En spectacle, Chuck les bâclait pas mal, ses relectures. Seul le show comptait. Que le public s’amuse : c’est bien pour ça que son plus grand succès de palmarès fut My Ding-a-Ling, improvisée en 1972, sorte de comptine sur la masturbation. Avec les accompagnateurs ad hoc, tout pouvait arriver : une fois, c’est Bruce Springsteen et son E Street Band qui se portèrent volontaires, et s’en tirèrent mieux que d’autres. Bruce raconte l’anecdote dans le film de Taylor Hackford, Hail ! Hail ! Rock’n’Roll, qui célébrait les 60 ans de l’homme. Keith Richards, fan numéro un, y endura l’enfer pour que son Chuck Berry ait enfin un groupe de musiciens et des rendus dignes des chansons : ce mécréant de Chuck s’ingéniait à le faire sortir de ses gonds en lui montrant « comment jouer » Carol et autres immortelles du catalogue.

     

    Il y en a tellement, des immortelles de Chuck Berry, autant de blueprints : Brown Eyed Handsome Man que reprenait Buddy Holly ; Sweet Little Sixteen que les Beach Boys transformèrent en Surfin U.S.A. ; Promised Land qui fut le dernier hourra rock’n’roll d’Elvis (enregistrée en 1973) ; Memphis, Tennessee que Lennon partagea avec Chuck — et Yoko Ono, hélas ! — au Mike Douglas Show en 1972. Cette fois-là, extatique, John présenta ainsi son héros : « Si vous voulez donner un autre nom au rock’n’roll, vous pouvez l’appeler Chuck Berry… » Tout est dit.













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