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    Journée internationale des femmes

    Défoncer le plafond de... cuivres

    Un festival de jazz en Haïti montre l’exemple de la parité hommes-femmes

    8 mars 2017 | Guillaume Bourgault-Côté - Notre journaliste séjourne au pays à l’invitation de la Fondation Haïti Jazz à Port-au-Prince, Haïti | Musique
    Sarah Elizabeth Charles : «Quand une musicienne embarque sur la scène pour un jam, l’énergie change immédiatement.»
    Photo: Josué Azor, Festival international de jazz de Port-au-Prince Sarah Elizabeth Charles : «Quand une musicienne embarque sur la scène pour un jam, l’énergie change immédiatement.»

    Une programmation culturelle où les femmes occupent autant de place que les hommes ? Rare, mais possible — à condition d’y mettre les efforts. Ce que le Festival international de jazz de Port-au-Prince a réussi cette année. Le Devoir y est : récit caribéen en cette Journée internationale des femmes.


    Pour qui organise un festival de jazz en Haïti, il y a obligation d’aimer les défis. Troubles politiques et catastrophes naturelles se chargent généralement de compliquer la programmation. Mais cette année, ce sont les organisateurs eux-mêmes qui se sont imposé une contrainte : donner le devant de la scène à des jazzwomen.

     

    « Difficile ? Super difficile ! » s’exclamait Milena Sandler lundi soir. La cofondatrice du Festival international de jazz de Port-au-Prince (FIJPAP) tenait à ce que la 11e programmation de l’événement soit paritaire, puisqu’elle se déroule autour du 8 mars. Mais entre le souhait et sa réalisation, il y avait… la réalité.

     

    « Il y a beaucoup plus d’hommes que de femmes dans le jazz », remarque Sandler. Le constat est connu : en jazz, les chanteuses dominent — et depuis longtemps —, mais les instrumentistes femmes sont nettement moins nombreuses. Ce n’est pas un hasard si, dans sa série documentaire Jazz, le réalisateur Ken Burns a consacré à la contribution des femmes à peine quelques minutes sur une oeuvre de… 19 heures.

     

    Alors quoi ? « Alors, il a fallu faire des efforts particuliers, demander aux ambassades partenaires [qui invitent chacune un artiste national] de choisir autant que possible des femmes. La plupart ont accepté, et on a fait notre bout de notre côté. »

     

    Le résultat : une légère prédominance des femmes en tête d’affiche. Samedi soir, c’est l’Américaine Sarah Elizabeth Charles qui a ouvert la semaine du jazz haïtien entre deux orages. Le lendemain, l’Américano-Haïtienne Vanessa Jacquemin prenait le relais vocal, cette fois à l’abri des intempéries. Puis ce fut la Canadienne Carol Welsman lundi soir, et ainsi de suite jusqu’à samedi prochain. Beaucoup de jazz dans les Antilles, et beaucoup de femmes pour le porter au creux des nuits tièdes principortaines.

     

    « Oui, il y a un message dans ce choix,dit Milena Sandler. C’est la même idée qui est derrière ce festival : dire que le jazz est ouvert à tous, et souligner qu’il est ouvert aux femmes aussi. » Un message qui excède le champ du jazz. « On vient de terminer une cartographie haïtienne de la musique, et les femmes sont à peu près absentes en dehors de la chanson », regrette la fille de la légendaire chanteuse Toto Bissainthe.

     

    Jazz

     

    Les disparités hommes-femmes sont criantes dans le domaine culturel — au Québec, le collectif Réalisatrices équitables a détaillé le problème dans toute l’industrie en juin dernier. Le jazz n’est qu’un exemple parmi d’autres. Mais c’est peut-être aussi l’exemple d’un phénomène en train de changer.

     

    « C’est certainement mieux qu’avant, mais nous sommes encore loin de l’égalité », confie au Devoir la batteuse américaine Terri Lyne Carrington, une des musiciennes les plus reconnues de la scène jazz mondiale. « Il va falloir beaucoup de temps pour que les gens oublient le stéréotype voulant que certains instruments plus agressifs, comme la batterie ou la contrebasse, ne sont pas faits pour les femmes », pense celle qui a fait paraître récemment deux disques portés uniquement par des musiciennes.

     

    « Des musiciennes sont là depuis le début, mais c’est vrai que les hommes ont été plus reconnus et célébrés, ajoute Sarah Elizabeth Charles, nouvelle voix remarquée de la scène new-yorkaise. Et pourquoi ? Pour les mêmes raisons qui font que nous n’avons pas une femme présidente ici, ou que les sports masculins sont plus populaires que les féminins. Nous vivons dans un pays construit sur des valeurs patriarcales, et même dans le champ créatif, c’est difficile de briser cela. »

     

    Il reste que la situation du jazz féminin s’améliore — on dénombre par exemple plusieurs festivals de jazz réservés aux musiciennes aux États-Unis et en Australie, et de plus en plus d’instrumentistes femmes obtiennent une reconnaissance élargie (Esperanza Spalding, les soeurs Jensen, Geri Allen, Maria Schneider…).

     

    Mais il faut aller plus loin, dit Sarah Elizabeth Charles, pour atteindre une égalité qui ferait en sorte qu’une initiative comme celle du FIJPAP ne serait que la norme. « Quand une musicienne embarque sur la scène pour un jam, l’énergie change immédiatement, dit-elle. Je l’ai vu souvent, et je l’ai vécu comme chanteuse. Les gens ne réalisent pas à quel point nous avons toutes les qualités qui font le jazz, à quel point nous les avons toujours eues… mais sans avoir toujours la chance de le montrer. »

     

    D’un défi à l’autre

     

    Et c’est bien pour ça qu’un effort du type de celui du FIJPAP vaut la peine, croit Milena Sandler. « Il faut commencer quelque part, dit-elle. Et puis, nous sommes habituées aux défis, alors… »

     

    En disant cela, elle regardait lundi le spectacle sous ses yeux : celui d’une scène extérieure que l’on tentait de monter en catastrophe dans le stationnement de la toute petite Université Quisqueya. Les concerts du soir devaient déjà avoir commencé, mais on entendait encore des coups de marteau résonner un peu partout.

     

    Des bénévoles plaçaient à la va-vite des chaises devant la scène. Des techniciens faisaient des branchements électriques à droite et à gauche. D’autres installaient des écrans géants. Et dans tout ce brouhaha, un accordeur de piano tentait de faire son travail, une note à la fois.

     

    Sandler raconte : « On est venu pour monter la scène ce matin, et il y avait une auto stationnée là. À qui ? On ne savait pas. Le temps de trouver quoi faire, il était passé midi. Et là, on doit tout monter en catastrophe… »

     

    Une dizaine d’hommes ont finalement déplacé la voiture en la soulevant à l’huile de coude. Les trois shows prévus ont pu débuter avec une bonne heure de retard. Sur la passerelle près de la scène, Sandler soupirait. « On a l’impression de toujours devoir se battre… Mais pourquoi pas ? »













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