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    Penser la neige en musique

    Les sons de l’hiver

    Image de mort ou de vie, la neige porte en elle un symbolisme qui alimente les créateurs

    7 janvier 2017 | Philippe Renaud - Collaborateur | Musique
    Pour Keith Kouna, chanter l’hiver comporte un risque : celui de paraître « folklorique ».
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour Keith Kouna, chanter l’hiver comporte un risque : celui de paraître « folklorique ».

    Comment les artistes d’aujourd’hui pensent-ils la neige dans leurs oeuvres ? Entre technique et poétique, symbolisme et syncrétisme, Le Devoir explore cette humeur blanche qui colore nos imaginaires. Dans ce dernier volet, la neige parle à l’oreille. Impressions avec trois créateurs : l’auteur-compositeur-interprète Keith Kouna, le beatmaker VLooper et la compositrice Joane Hétu.


    Les grands noms de la musique québécoise ont chanté la neige et mis en musique ces hivers qui définissent le peuple nordique que nous formons : Vigneault avec Mon pays, Charlebois avec Demain l’hiver, Plume avec L’hiver (Y fait pas chaud). Le répertoire enneigé est vaste… pour autant que l’on retourne quatre ou cinq décennies en arrière. Quid de la neige fraîche dans l’imaginaire des créateurs contemporains ?

     

    Kouna, auteur-compositeur-interprète et membre du groupe punk Les Goules, juge que chanter la neige pose un risque : celui de paraître « folklorique ». « Tu ne veux pas tomber dans le cliché… Cela dit, de belles chansons sur le thème de la neige et de l’hiver ont été écrites ici. Je pense à Charlebois, par exemple. »

     

    Keith Kouna s’est imposé le thème de l’hiver et de la neige en faisant paraître en décembre 2013 une superbe version française du Winterreise de Franz Schubert, sous le titre Voyage d’hiver. Or, n’eût été son amour pour les airs du cycle de lieder que Schubert a composés peu avant son décès prématuré en 1828, « je ne suis pas certain que je serais allé aussi loin que ça dans le thème de la neige et de l’hiver, dit-il. En tout cas, ç’a été un exercice intéressant que d’être obligé d’aborder l’hiver de front — l’hiver et la neige, avec tout le symbolisme que ça porte… pas tellement joyeux », ajoute le musicien, qui abhorre le froid et la neige.

     

    Il a ainsi chanté l’hiver « en tant que [symbole pour la] mort, par exemple ». C’était le sens, par ailleurs maintes fois repris dans des oeuvres musicales, que Schubert lui conférait dans son cycle Winterreise ; si l’hiver représente une mort, la neige est son linceul.

     

    Et pourtant, pour le compositeur hip-hop VLooper, la neige est plutôt associée à la vie, pour des raisons bien personnelles. « Je suis un enfant du mois de novembre, qui est censé être la période la plus difficile d’une année pour le moral. » Son enfant est né à la fin de l’automne aussi ; l’hiver qui a suivi l’a comblé de bonheur, lui inspirant les grooves de Snowloops (traduction : boucles de neige), un disque de hip-hop électronique instrumental immaculé, bon esprit, léger et rassurant, qu’il a lancé en 2012.

     

    L’hiver fondateur

     

    Kouna et VLooper constatent, eux aussi, que la neige n’est pas un thème de prédilection des compositeurs d’ici. Car, affirme de son côté la compositrice Joane Hétu, « généralement, ce sont les rapports humains qui inspirent, par-dessus tout ».

     

    Fondatrice de la maison de disques Ambiances magnétiques spécialisée en musique actuelle, Hétu a composé et enregistré un triptyque de disques consacrés à la neige et à l’hiver : Musique d’hiver (2001), Nouvelle musique d’hiver (2007) et Récits de neige (2010). Dès qu’elle s’est attelée à la composition du premier album, elle avait l’intuition que le thème demandait qu’elle l’explore sur trois disques, « mais je n’ai pas choisi ce thème, la neige, l’hiver. La neige s’est imposée ».

     

    Que l’on s’y fasse ou non, elle est là, nous enveloppe au moins quatre mois par année, le Québécois moyen n’y échappant qu’à moins d’un voyage dans le Sud. « J’ai décidé il y a longtemps que l’hiver faisait partie de moi, et que j’étais en accord avec ça », dit-elle, ajoutant avoir toujours été fascinée par le Grand Nord et le pays inuit. « Inévitablement, ç’a jailli dans ma création. »

     

    Ses trois albums sont divisés en quatre mouvements, d’abord pour symboliser les quatre mois de l’hiver québécois. Sa musique, aux orchestrations chargées d’images nordiques, est pourvue de textes, chantés de manière opératique ou narrés, qui illustrent le propos. Pour Nouvelle musique d’hiver, « j’ai travaillé l’aspect ethnologique [de la neige et de l’hiver]. Parce que c’est fondateur, l’hiver québécois — imagine les premiers colons arrivés ici, le choc de l’hiver et de la neige ». Beaucoup de recherche sur la neige et l’hiver a alimenté sa création, allant des « types de vents d’hiver à la sorte de bois qu’on utilise pour se chauffer, et tous les qualificatifs qu’on peut donner à la neige ».

     

    Les instruments à vent et les percussions imitent le son de la neige — parce que la neige a un son, « mais pas d’odeur. En tout cas, je n’en ai pas encore trouvé, lance Joane Hétu en rigolant. Elle a plusieurs sons, la neige : elle craque sous nos pas lorsqu’il fait très froid, elle fait “flouche” quand elle devient de la sloche… Et quand tu fais du ski, le son de la neige est complètement différent. Tu comprends à quelle neige tu as affaire juste en entendant le son », dit-elle.

     

    Appel à la lenteur

     

    La neige devient rapidement un obstacle dans nos vies lorsqu’elle s’accumule dans les rues et sur les trottoirs. Accidentellement, elle devient aussi un moment propice de création pour ces trois artistes. « Il y a un sentiment d’intériorité avec la neige et l’hiver, surtout que je ne suis pas tellement amateur de sports hivernaux. C’est une saison qui appelle à la réflexion, à la lenteur », concède Keith Kouna, qui dit créer abondamment dans ce contexte — il travaille présentement à l’écriture des chansons de son prochain album solo.

     

    « Entre Noël et la fin de janvier, c’est un moment propice à la composition », affirme Joane Hétu, qui prépare une grande fête musicale au Gesù le 16 février pour souligner les 25 ans de sa maison de disques. « Je ne sais plus combien de mes oeuvres j’ai composées durant ces moments-là. J’adore le son de l’hiver, la tranquillité. Après une tempête de neige, c’est sans doute un des moments les plus paisibles, même lorsqu’on habite en ville… »

     













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