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    «Les yeux noirs» dans la mer Noire

    Odile Tremblay
    29 décembre 2016 |Odile Tremblay | Musique | Chroniques

    De temps en temps, je m’assois bien tranquille pour écouter un album des Choeurs de l’Armée rouge. C’est un peu solennel, mais très beau avec ces voix profondes posées sur des chants folkloriques et liturgiques mêlés aux hymnes patriotiques russes. Ils me servent Katiusha, Kalinka, Le chant des partisans. Mon préféré, c’est Oci Ciornie (Les yeux noirs), dont le cinéaste Nikita Mikhalkov avait repris le titre dans son beau film de 1987, avec Marcello Mastroianni.

     

    J’essaie en vain d’apprendre les paroles d’Oci Ciornie, à la mélodie poignante. Le folklore russe est pétri d’une mélancolie transcendant les péripéties politiques au-dessus de la tête du peuple comme de ses soldats.

     

    Pas nécessairement évident à nos yeux de concilier art et armée. Ça prend ce drôle de pays, parfois pas drôle du tout, pour imposer partout ses chanteurs en uniformes, mêlant un symbole de bellicisme à l’ouverture au monde.

     

    J’ai réécouté mon album cette semaine, après l’écrasement de l’avion militaire russe qui a vu périr 64 membres de l’Ensemble Alexandrov ; le tiers de ses effectifs, ses meilleurs choristes et leur nouveau chef Valery Khalilov abîmés dans la mer Noire, en partant chanter pour leurs troupes en Syrie. Ça saisit.

     

    Montagnes russes

     

    Des choeurs de l’Armée rouge, il en existe d’autres, dont le populaire ensemble MVD, mais c’est le coeur du choeur qui fut frappé. L’Ensemble Alexandrov est le plus ancien et le plus prestigieux du lot, star du Festival des orchestres militaires sur la place Rouge.

     

    On songe à quel point il aura traversé des montagnes russes, c’est le cas de le dire, cet ensemble-là. Fondé en 1928 sous la tutelle du ministère de la Défense, né avec le stalinisme, chantant au cours des grandes purges, du pacte germano-soviétique, de la guerre contre l’Allemagne, de la guerre froide, de la chute du Mur, du démantèlement de l’Union soviétique et de tous les bras de fer avec l’Occident.

     

    Parfois, l’art, mince fil d’espoir pour l’humanité, fût-il servi en uniforme, reste la seule porte ouverte quand tout s’écroule. Vladimir Poutine a beau copiner avec Donald Trump, la Russie n’a pas, et pour cause, que des amis. Eh bien, chantez maintenant !

     

    Drôle de pays, donc, qui chargea un ambassadeur militaire d’ériger des ponts culturels avec les autres peuples. Pas fous, les choeurs auront revisité au besoin des airs d’opéra ou du répertoire populaire international, recruté les voix des pays traversés, Pavarotti, Joe Dassin, Mireille Mathieu, Céline Dion, Marie-Michèle Desrosiers, Alouette !

     

    « L’Ensemble Alexandrov, c’est une carte de visite de la culture russe », s’exclamait le pianiste Denis Matsouïev devant l’agence de presse Ria-Novosti, criant à l’injustice. Mais la justice n’a guère son mot à dire en ce type de tragédie.

     

    Le ministère de la Défense veut reconstituer ce choeur au plus vite, par concours vocaux passés au sein des troupes. Pas question de laisser s’effondrer un symbole national et diplomatique sans réagir ! L’ensemble renaîtra de ses cendres. C’est entendu. N’empêche ! La chute de l’emblème a résonné comme la fin d’on ne sait trop quoi. À Noël en plus. Mauvais présage, auraient dit les oracles.

     

    Tradition polyphonique

     

    Il est vrai que l’ancienne patrie des tsars en a vu d’autres. Ses chants aussi. La Russie possède une longue tradition polyphonique, surtout religieuse au départ. Les Choeurs de l’Armée rouge, par-delà leur militarisme, ont poussé sur ce terreau-là, avec le joug des serfs et un poids de violence, d’asservissement, de détresse et d’alcoolisme abreuvant leurs chansons et leurs hymnes.

     

    De passage là-bas, on s’en grise. Arpentant la Russie en 2014, j’aurai couru les églises à clochers en bulbes pour y écouter des choeurs et des solistes sublimes. La religion orthodoxe, interdite sous le communisme, jouit de nouveau de la vogue. Avec les costumes des popes, la musique et l’ambiance, c’est durant les offices qu’on sent le mieux palpiter l’âme russe devant les cloisons des iconostases, parmi les femmes aux fichus aux regards de ferveur. Des chants immortels, donc. Du moins, on l’espère.

     

    Car, même si le pays demeure une terre de musique, enfantant entre autres d’immenses pianistes, violonistes et chefs d’orchestre, les traditions d’écoute traditionnelle, hors de l’espace religieux et des grandes institutions artistiques, se perdent à la base, comme partout.

     

    La Russie a beau demeurer en partie séparée des courants européens, à pleins magasins et espaces publics de Moscou ou de Saint-Pétersbourg, une terrible macédoine de rengaines américaines vous casse les oreilles. Même dans les restaurants traditionnels voûtés, les polyphonies sont passées de mode en ville. Qui en réclame se fait toiser avec un fin sourire, mine de dire : Touriste, va !

     

    On n’est pas plus fins avec nos propres traditions, remarquez. Et les ensembles folkloriques québécois ont autant intérêt à s’exporter que les Choeurs de l’Armée rouge. Sauf que les vents tournent parfois aussi… Un jour, qui sait, là-bas, ici ?













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