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    Critique classique

    La sensualité mystique selon Julian Wachner

    29 novembre 2016 |Christophe Huss | Musique
    Wachner a dirigé des lignes puissantes, des hymnes ancrés dans la terre.
    Photo: julianwachner.com Wachner a dirigé des lignes puissantes, des hymnes ancrés dans la terre.

    Au moment du bilan du Festival Bach 2016, il sera difficile de dire quel en fut l’himalayen sommet, entre les Variations Goldberg de Serge Babayan et la Messe en si de Julian Wachner et ses musiciens. Pour ma part, je dirais qu’il est encore plus difficile d’atteindre un tel niveau dans la Messe en si que dans les Goldberg.

     

    Ce concert de lundi, dédié à Christopher Jackson par les musiciens et organisateurs, fut de ceux, rares, qui laissent pantois. En ce qui me concerne, il m’a projeté en arrière, en janvier 1988, lorsque j’ai eu la chance de travailler et de chanter cette oeuvre avec Carlo Maria Giulini. La parenté d’esprit entre Wachner et Giulini m’a sauté aux oreilles dès la première page de la partition, que j’ai d’ailleurs refermée illico pour recevoir dans mon coeur ce qui s’annonçait et s’est largement confirmé : un don musical d’une très rare hauteur de vue.

     

    Giulini insistait pour obtenir des musiciens une Messe en si certes articulée, mais sans le moindre staccato : « On s’adresse à Dieu, on le fait humblement et pas par à-coups » disait-il en substance. Wachner a dirigé des lignes puissantes, des hymnes ancrés dans la terre. Chez lui, le rebond n’est pas sautillement. Wachner, plus encore que Thomas Hengelbrock dans son enregistrement, a accompli le rêve de Giulini, avec des instruments anciens et un effectif idéal.

     

    Les signes d’une lecture quasiment extra-lucide ne manquaient pas. À la base, il y avait la disposition du choeur, presque aléatoire et non par pupitres en blocs. Cela décuple la difficulté, mais cela donne une sensation de foule dans sa diversité. Il y avait aussi la vision du coeur de l’oeuvre, ce triptyque Et Incarnatus, Crucifixus, Resurrexit parfaitement enchaîné, avec une exacte respiration. Mieux encore, Wachner fait débuter le Crucifixus par des voix solistes, mais lorsque, dans le développement, la musique simule littéralement les clous que l’on plante, c’est tout le choeur qui scande les entrées, car c’est bien la foule qui crucifie Jésus. Sous les élans qu’impulse Wachner, la ferveur anime d’une sensualité mystique les choeurs tels que Et expecto resurrectionem mortuorum ou Dona nobis pacem.

     

    Là où ces invités de Trinity Wall Street ont été hors normes, c’est en fournissant les solistes à même le choeur. Neuf chanteurs, pas un point faible, quelques voix plus que remarquables (la soprano Sarah Brailey, le contreténor Timothy Parsons dans Qui sedes, le ténor Brian Giebler dans Benedictus) et la facilité, donc, pour Wachner de mobiliser la voix (tessiture, couleur, volume) qui magnifie l’éloquence du solo ou du duo.

     

    La brillance du choeur n’a d’égale que l’éblouissante tenue de l’orchestre : une justesse impeccable, des ensembles de violons (introduction de l’Agnus Dei) comme on n’en a jamais entendu de la part d’un orchestre baroque ici, des solistes de classe mondiale — le corniste, la violoniste, l’hautboïste, et, plus que tout, la flûtiste dans un sublime Benedictus. Un tel orchestre baroque touffu de haut niveau, c’est exactement ce que nous devrions avoir à Montréal dans une évolution logique de notre milieu baroque sur les 20 dernières années. Mais nous vivons dans le ronron plutôt que dans l’expansion et ces New-Yorkais, qui ont mis notre fiasco collectif en pleine lumière, appellent à être réinvités dans les prochaines éditions du Festival Bach.

     

    À propos de festival, saluons, une fois n’est pas coutume, la clairvoyance des commanditaires, tels Canimex, la Fondation Jarislowsky et, dans le cas de ce concert, les avocats de BCF, qui ont la bonne idée de s’associer à une manifestation si intelligente et si efficace, hélas nettement moins soutenue par les paliers gouvernementaux que des manifestations et institutions nettement moins performantes et imaginatives.

    Messe en si mineur
    Solistes et Choeur de Trinity Wall Street, Trinity Baroque Orchestra de New York, dir. Julian Wachner. Église Saint-Jean-Baptiste, lundi 28 novembre 2016.












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