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    Musique classique

    Sergeï Babayan: un génie!

    19 novembre 2016 |Christophe Huss | Musique
    Le pianiste Sergeï Babayan
    Photo: Marco Borggreve Le pianiste Sergeï Babayan

    L’avantage de la presse écrite, c’est qu’on peut être sans voix et dire tout le bien qu’on pense d’un artiste.

     

    Quelle semaine nous venons de vivre, avec la venue de Denis Matsuev à l’OSM et de Sergeï Babayan au Festival Bach ! Chapeau bas à la direction de ce festival, à l’affût d’artistes intéressants. De tels organisateurs, qui font plus que le maximum avec les moyens dont ils disposent méritent largement le prix Opus de producteur de l’année pour leur 10e festival.

     

    Sergeï Babayan, que nous connaissons trop peu, est un génie. Point. Nos sociétés de concert devraient se passer le mot et nous l’amener souvent, notamment le Ladies' Morning, organisme très fidèle envers les artistes.

     

    Le cérémonial

     

    Cette évidence nous est apparue vendredi soir en pleine lumière : Sergeï Babayan est une sorte de Grigory Sokolov pour initiés. De Sokolov, le pianiste culte du moment, il a la faculté de transformer le concert en cérémonial. C’est ce qu’il a fait hier soir, demandant l’extinction du rétro-éclairage des vitraux de la salle Bourgie et plongeant la salle dans une pénombre totale, lui-même, sur scène, étant à peine éclairé.

     

    L’auditeur comprend très vite à qui il a affaire. Dans une pièce toute simple d’Arvo Pärt, Babayan semble tester la diffusion du son dans la salle, laissant planer les silences. L’extinction de la dernière note tient de la pure magie, puisque le but, atteint, est de plonger l’auditeur dans la perplexité : quand le son s’arrête-t-il ?

     

    Cette évaporation de la matière dans l’éther du silence, Babayan a réussi à la reproduire à la fin de la pièce de Vladimir Ryabov, compositeur né en 1950, qui y rend hommage à Maria Yudina. On reconnaît en filigrane certaines formules de compositeurs fréquentés par la pianiste, voire des bribes d’oeuvres, la plus évidente étant une scansion du 1er volet de la Fantaisie de Schumann, que l’on trouve au début et à la fin chez Ryabov. Par contre, je n’ai rien repéré qui se rapporte au 23e Concerto de Mozart, l’oeuvre la plus associée à Yudina, puisque la petite histoire veut que Staline la fit réveiller en pleine nuit pour qu’elle aille enregistrer ce concerto, dont il venait d’entendre un concert à la radio. La Fantaisie de Ryabov est une oeuvre déconcertante parfois tonitruante, assez loin de l’art de la pianiste, m’a-t-il semblé.

     

    Babayan aurait pu jouer les Variations Goldberg n’importe comment, je m’étais fait une idée de sa dimension artistique avec la partie consacrée à Chopin, celle qui a forgé mon rapprochement avec Sokolov. Babayan, qui possède une palette sonore magique et infinie, a enchaîné les trois oeuvres. Le passage sublime de la Polonaise à la Valse, toutes deux en do dièse mineur, valait à lui seul le concert. Le do dièse mineur a pesé comme une chape de plomb sur une valse d’une gravité inouïe. Admirable Barcarolle aussi, entre chien et loup. Babayan est un fascinant chopinien, qu’on aimerait voir développer ici cet aspect noir et quasi morbide du compositeur.

     

    Toutes ces oeuvres soudain apparues au programme la veille du concert laissaient à penser que Sergeï Babayan aborderait les Variations Goldberg sans se soucier des reprises, comme le fit Nareh Arghamanyan au Festival de Lanaudière l’été dernier. Dans cette configuration, les Goldberg, qui tiennent en 45 minutes, ne sont plus un parcours mystique personnel, façon Zhu Xiao-Mei, mais deviennent un cycle de variations qui ouvre la voie à Beethoven et Brahms.

     

    En fait, alors que pour Arghamanyan le parcours à travers les légendaires variations était largement un work in progress, Babayan, célèbre professeur (notamment de Daniil Trifonov), a fait le tour de la question et préserve la dimension de pérégrination. Il ne supprime pas toutes les reprises. Il en garde au début, pour installer l’oeuvre dans le temps et ne pas précipiter les choses, et les observe épisodiquement, lorsque l’ornementation de la reprise présente un intérêt esthétique particulier. L’ensemble dure 52 minutes et le pianiste ne fait aucune concession. Sa rigueur et ses visions polyphoniques sont l’antidote absolu à l’errance terrifiante de Simone Dinnerstein, qui avait attenté à ce chef-d’oeuvre en juin dernier.

     

    De manière très surprenante, mais certainement pas fortuite, avec Babayan il semble se passer quelque chose de spécial au centre de l’oeuvre, dans les Variations XIII à XV, juste avant l’Ouverture française (XVI). La douce Variation XIII est jouée comme un rêve éveillé qui lance des étincelles, alors que la Variation XV (Canon à la Quinte) est égrenée avec droiture comme dans l’antique et magistrale version Arrau. Dans l’ultime Variation XXX, les étincelles se font fusées dans le ciel : le pianiste parachève un feu d’artifice.

     

    Jamais rhétoriques, les Goldberg de Babayan fourmillent de ponctuations intelligentes de la main gauche, toujours intégrées dans un discours général d’une hauteur de vue remarquable.

     

    Nous sommes impatients de revoir souvent cet artiste, avant que d’autres centres musicaux se rendent compte à quel point il est majeur.

    Festival Bach
    Concert d’ouverture. Arvo Pärt : Für Alina. Vladimir Ryabov : Fantasie à la mémoire de Maria Yudina, en do mineur. Chopin : Polonaise en do dièse mineur, op. 26/1, Valse en do dièse mineur, op. 64/2, Barcarolle op. 60. Bach : Variations Goldberg. Sergeï Babayan (piano). Salle Bourgie, vendredi 18 novembre 2016.












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