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    Jordan de Souza, le monsieur 100 000 volts du classique

    Rencontre avec le chef canadien, qui dirige pour la première fois à l’Opéra de Montréal

    12 novembre 2016 |Christophe Huss | Musique
    «Diriger 50 opéras dans la fosse, c’est la meilleure éducation possible ; c’est ce dont j’ai besoin en ce moment», indique le chef Jordan de Souza.
    Photo: pedro ruiz le devoir «Diriger 50 opéras dans la fosse, c’est la meilleure éducation possible ; c’est ce dont j’ai besoin en ce moment», indique le chef Jordan de Souza.

    L’Opéra de Montréal affiche à compter de ce samedi Don Giovanni, le célèbre opéra de Mozart, et en confie la direction à Jordan de Souza, 28 ans, l’étoile montante la plus brillante parmi les musiciens canadiens. Rencontre au zénith.


    Réaliser une entrevue avec Jordan de Souza, c’est comme entrer au cinéma pour voir un péplum : ça fuse de toutes parts ! Le Cecil B. DeMille de l’entrevue est un torrent verbal, principalement en français, tantôt aussi en anglais, avec des phrases qui lui échappent épisodiquement en allemand.

     

    Jordan de Souza balaie en une minute les questions fondamentales de la place de Mozart dans la musique, de la différence de ses trois opéras conçus sur des livrets de Da Ponte, en passant par quelques considérations bien senties sur Wagner. Bref, vous pensiez avoir tout vu avec le bouillonnement de Yannick Nézet-Séguin ? Attachez vos tuques, parce que Jordan de Souza, c’est la même ébullition, avec une bouilloire branchée sur une centrale électrique au complet.

     

    Jordan de Souza est arrivé à Montréal il y a dix ans pour se former à la musique, avouant lui-même qu’il ne connaissait rien à l’opéra, discipline avec laquelle il s’est familiarisé à McGill. Il vient d’être nommé Kapellmeister (littéralement : maître de chapelle ; en pratique, « chef ») de l’Orchestre de l’Opéra comique de Berlin, quelques mois après y avoir obtenu le poste de Studienleiter (directeur des études musicales). « Je serai Kapellmeister à partir de la saison prochaine pour deux ans avec possibilité de renouvellement. Je dirigerai environ 50 représentations dans une saison, soit six ou sept opéras différents. »

     

    C’est à cette école que furent formés les grands chefs du passé, de Furtwängler à Karajan, en passant par Böhm, Solti et bien d’autres. « Diriger 50 opéras dans la fosse, c’est la meilleure éducation possible ; c’est ce dont j’ai besoin en ce moment », dit le chef en entrevue au Devoir.

     

    Et comme, à l’Opéra comique de Berlin, le directeur général de la musique, Henrik Nánási, achève son mandat sans successeur, Jordan de Souza se verra même confier l’ouverture de saison 2017-2018, un nouveau spectacle de Barrie Kosky, nommé metteur en scène de l’année 2015-2016 en Allemagne.

     

    « Mes parents sont venus de l’Inde. D’abord à Montréal dans les années 1970, où mes trois premiers frères sont nés. La famille a déménagé à Toronto dans les années 1980. J’étais un parmi huit enfants. Nous étions trois par chambre. Alors, quand je suis revenu à 17-18 ans pour étudier à McGill, je me suis senti chez moi ici. Pas seulement très à l’aise. Mais chez moi. À Montréal, j’ai trouvé qui j’étais ! »

     

    Le choriste de St Michael’s à Toronto était venu initialement pour étudier l’orgue avec John Grew. « À Toronto, mon univers, c’était la musique d’orgue et la musique chorale. C’était ma vie, je n’avais connu que cela. Mon rêve était de devenir musicien d’église. J’adorais l’improvisation, parce que l’improvisation, pour un organiste, c’est naturel, et que l’orgue est une sorte d’orchestre pour un seul musicien. »

     

    Parcours fulgurant

     

    À Montréal, Jordan de Souza rencontre John Grew, mais aussi Julian Wachner, Michael McMahon, Christopher Jackson et Yuli Turovsky, qui l’engage pour diriger I Musici dans le Requiem de Mozart. C’est qu’il s’est vite fait remarquer en dirigeant le choeur de St. Andrew St. Paul.

     

    « Tout le monde me disait : “Si tu diriges trop de choeurs, tu ne dirigeras jamais d’opéra.” Maintenant, on me dit : “Sois prudent. Si tu fais trop d’opéras, on ne te laissera pas diriger de symphonies ! Et si tu diriges du ballet, tu n’auras pas de carrière du tout !” Mais j’ai toujours dit que j’apprenais tellement de la musique chorale, des choses qui m’aident dans l’opéra, et l’opéra m’est utile pour le répertoire symphonique. » Évidemment, il n’a pas dit non lorsque le National Ballet de Toronto lui a proposé un spectacle !

     

    Jordan de Souza est aussi organiste, claveciniste, pianofortiste et pianiste à ses heures. À McGill, il s’est lié d’amitié avec le baryton-basse Philippe Sly. Ensemble, ils préparent le Voyage d’hiver de Schubert. Et fort sérieusement : « Nous avons étudié en Autriche avec la basse Robert Holl et le pianiste Helmut Deutsch, qui a accompagné plus de cent fois Hermann Prey dans Winterreise. J’aime apprendre de ces maîtres. »

     

    En direction, ses mentors sont Alexis Hauser à McGill, Raffi Armenian au Conservatoire et Timothy Vernon. « Ce n’est pas un hasard que la plupart des musiciens canadiens qui font une carrière internationale viennent du Québec, dit Jordan de Souza, admiratif de nos écoles. Mes trois professeurs sont trois musiciens très différents, mais tous adorent le travail avec la partition. Nous ne parlions pas beaucoup de technique, nous parlions de partitions. »

     

    Et d’ajouter : « Je n’ai aucune nervosité, aucune crainte, car je crois dans le travail avec la partition et j’ai appris non seulement à diriger la musique, mais aussi à diriger des musiciens. C’est Yannick Nézet-Séguin, le maître de cette idée, de cette attitude. » Jordan de Souza est un chef ouvert à toute suggestion : « Changer d’avis n’est pas une mauvaise chose. C’est même magnifique. »

     

    Tenter des choses

     

    À ce titre, Jordan de Souza aime travailler à Montréal. « Ici, dans Mozart, on peut tenter des choses bien plus qu’à Vienne, où quelqu’un va dire : “On n’a jamais fait ça, Richard Strauss ne faisait pas cela, donc on ne le fera pas.” Ici, il n’y a pas de tradition sclérosante. »

     

    « J’ai dirigé les Passions de Bach à St. Andrew et St. Paul. Quand on a dirigé cela, on peut diriger Don Giovanni. Saint Matthieu et Don Giovanni : c’est pour chacun des compositeurs le même niveau d’intensité dramatique et de rhétorique. »

     

    Car « Bach et Mozart ont porté la langue musicale existante à son apogée, alors que Wagner a dû créer une nouvelle forme pour être à l’aise dans l’opéra ». Jordan de Souza trouve dans Don Giovanni « des moments sinistres et des couleurs sombres qui n’existent pas ailleurs chez Mozart ».

     

    « Dans Cosi fan tutte, l’orchestre de Mozart commente et juge les personnages. Jamais dans Don Giovanni. Mozart ne juge pas le caractère, la moralité ou l’immoralité. » Jordan de Souza est à l’affût de tous les détails pour « faire vivre l’orchestre et les chanteurs dans cette pensée ». Même s’il voue un culte à Bach et à Mozart, le chef fustige en cette matière l’excès de respect qui empêche de faire bouger les lignes.

     

    En tout cas, s’il dirige comme il parle, on ne risque pas de s’ennuyer !













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