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    Jean-François Lapointe, notre bel inconnu

    Le baryton québécois rallie les foules partout, sauf chez lui

    5 novembre 2016 |Christophe Huss | Musique
    Jean-François Lapointe a une longue formation musicale, comme pianiste, puis comme violoniste et chef d’orchestre, avant d’être chanteur.
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir Jean-François Lapointe a une longue formation musicale, comme pianiste, puis comme violoniste et chef d’orchestre, avant d’être chanteur.

    Le baryton Jean-François Lapointe, originaire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, fera une de ses très rares apparitions au Québec, dimanche à 15 h, au Conservatoire de musique, lors d’un récital organisé par la Société d’art vocal. Petite salle, public intime pour un chanteur qui, partout dans le monde, rallie les foules.

     

    Imaginez Xavier Dolan au Festival de Cannes sans qu’ici, au Québec, quiconque ne bronche ou ne s’émeuve. Imaginez les cyclistes David Veilleux ou Antoine Duchesne revenant du Tour de France sans qu’aucun promoteur d’événements cyclistes au Québec ne tente de les attirer. Imaginez même des metteurs en scène d’opéra parmi les plus lumineux et créatifs du monde, réclamés à Vienne, à San Francisco ou à Hambourg et qu’on écarterait de notre scène.

     

    Oh, zut ! le dernier exemple existe : André Barbe et Renaud Doucet ! C’est vrai qu’on est à l’opéra, cet univers qui snobe royalement le baryton Jean-François Lapointe depuis deux décennies. C’est à se demander si ce sont les plus avisés, les plus sourds ou les plus aveugles qui sont aux manoeuvres. À moins que ce soient les plus riches…

     

    Pour pallier ce genre de dérives, notre autre grande institution, l’OSM, s’est dotée depuis 2006, pour ses seules affaires vocales, d’un consultant artistique, généreusement rétribué en surcroît de la masse salariale. Cette institution québécoise, conseillée par un Français, dirigée par un Américain, a donc engagé pour son récent Pelléas un chanteur… suisse, alors que le Pelléas que la planète opéra s’arrache depuis le milieu des années 1990 est Québécois.

     

    Jean-François Lapointe, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’a vraiment pas de chance. Nous avons pourtant tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises ces dernières années sur l’incompréhensible ostracisme qui frappe ce glorieux chanteur dans un pays pourtant prompt à glorifier des talents régionaux mineurs. Ailleurs, si, par exemple, vous faisiez le tour des institutions ou des chefs d’orchestre en France en quête du baryton de référence en matière d’opéra français, le nom de Jean-François Lapointe sortirait en haut de liste.

     

    Alors, nous avons voulu connaître la vision de l’intéressé. Dans les faits, même chargé, l’emploi du temps de Jean-François Lapointe ne l’empêche pas de venir chanter ici. C’est tout simplement qu’on ne le demande pas. « Je n’ai pas beaucoup l’occasion de chanter au Québec et je le déplore », dit le baryton au Devoir. Il a beau travailler « ailleurs et sans arrêt », il ne s’imaginait pas être ainsi coupé de son pays.

     

    Certes, « les agendas internationaux sont décidés longtemps à l’avance, alors que les décisions des organismes montréalais se font plus à la dernière minute », cela ne l’empêche pas de trouver « hallucinant » que, lorsque l’Opéra de Montréal a monté Pelléas et Mélisande (en 2000), le rôle lui a échappé. Pire encore, « lorsque l’Orchestre symphonique de Montréal l’a fait en version concert en 2015, on ne m’a même pas contacté ».

     

    Même si Lapointe chante plutôt désormais le rôle de Golaud, « pour un disque ou un concert [il aurait] pu rechanter Pelléas », nous dit celui qui a fait le tour de l’Europe dans ce rôle depuis le spectacle de Peter Brook en 1992-1993. Consolation, il y a triomphé à la Scala de Milan, l’un de ses grands souvenirs : « Être invité pour mon grand rôle dans une maison pareille, ça faisait plaisir ! »

       

    Redonner ce qu’on n’a pas reçu

     

    Jean-François Lapointe a débuté en remportant le concours de chant de Paris en 1988, à l’âge de 22 ans. « Après cela, j’ai passé des auditions et j’ai commencé à chanter dans des petites maisons d’opéra. J’avais un physique de jeune premier, j’étais bon comédien, j’ai donc fait beaucoup d’opérettes et j’ai chanté tout le répertoire léger, même Le barbier de Séville. »

     

    Le tournant vers la très grande carrière internationale, Jean-François Lapointe l’a connu en 1999. « En cinq jours j’ai appris le rôle d’Hamlet [opéra d’Ambroise Thomas] pour l’Opéra de Copenhague. » Passer du point zéro à une prestation remarquée en moins d’une semaine fut une prouesse unanimement remarquée. « J’ai ensuite chanté des rôles plus au centre de la voix, plus larges, donc tous les grands rôles français pour baryton. »

     

    La prouesse de Copenhague fut un défi pour le chanteur, qui arrivait cependant avec quelques atouts dans sa besace. « Je ne suis pas né de la cuisse de Jupiter. J’ai une longue formation musicale, d’abord comme pianiste, puis comme violoniste et chef d’orchestre, avant d’être chanteur. Ce que j’ai le moins étudié dans la vie, c’est le chant ! »

     

    Lapointe, qui se décrit comme un « perfectionniste », n’attribue pas le mépris dont lui témoigne le Québec à des antagonismes personnels ou à un caractère difficile. « Je n’ai de conflit avec personne et je suis plutôt un gars de compromis, connu pour être facile, même si j’ai mes opinions. »

     

    Sa carrière, contrairement à une très longue liste de chanteurs d’ici, il ne la doit qu’à lui-même. « Je n’ai eu aucune protection. Sur le plan financier, je me suis débrouillé. Quand on est Québécois, qu’on vient d’une famille modeste du Saguenay–Lac-Saint-Jean, on part de loin pour aller faire des auditions à Paris ou à Vienne. Un artiste a besoin d’être aidé. Moi, je n’ai pas eu d’aide, hors quelques petites bourses qui ne valent même pas d’être mentionnées. Dans mon cas, tout s’est fait par les concours et les auditions. Mais presque chaque audition était suivie d’un engagement. »

     

    Peut-être le mal vient-il du fait que le succès de Jean-François Lapointe est venu 15 ans avant que l’on se rende compte — avec Yannick Nézet-Séguin, Marie-Nicole Lemieux ou Karina Gauvin — que nos meilleurs artistes pouvaient être des gloires internationales.

     

    Dans l’ombre et privé de toute reconnaissance, Jean-François Lapointe a redonné ce qu’il n’avait pas reçu. « J’ai un peu ouvert la porte de l’Europe à tout le monde. C’est moi qui ai amené nombre d’artistes québécois vers l’agence avec laquelle je travaille à Paris. »

     

    Accepterait-il maintenant l’invitation montréalaise qui a tant tardé ? « Pour vivre, je n’ai pas besoin de travailler à Montréal, mais je crois que j’accepterais car il faut surmonter l’orgueil et la revanche. Mais il faudrait que le projet soit intéressant : j’aimerais savoir dans quoi je m’embarque pour que cela ne soit pas un coup d’épée dans l’eau. »

     

    « Mon orgueil ne me ferait pas dire : “Allez vous faire voir”, mais j’aimerais qu’on vienne me chercher en me disant sincèrement : “Cela nous ferait plaisir que vous veniez.” »

     

     

    Jean-François Lapointe en récital
    Airs et mélodies de Donizetti, Duparc, Gounod, Rossini, Verdi. Michael McMahon (piano). Conservatoire de musique de Montréal, dimanche 6 novembre à 15 h. Billets : 514 397-0068.












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