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    Le temps ne se bouscule pas

    5 mai 2016 |Christophe Huss | Musique
    Murray Peharia
    Photo: Felix Broede Murray Peharia
    Haydn : Variations Hob XVII : 6. Mozart : Sonate en fa mineur (K. 310/300d). Brahms : pièces Opus 116 no 1, Opus 118 nos 2 et 3 et Opus 119 nos 2 et 3. Beethoven : Sonate no 29, « Hammerklavier ». Maison symphonique de Montréal, mercredi 4 mai 2016.

    La seconde prestation de Murray Perahia à la Maison symphonique de Montréal s’annonçait pleine de suspense. Depuis peu, le pianiste américain de 69 ans s’est mis à programmer la très redoutable et « physique » Sonate Hammerklavier de Beethoven, lui qui a souvent été diminué, au fil de sa carrière, par des problèmes au pouce de la main droite.

     

    Pour assumer le défi, il devait être à 100 % de ses capacités. Réglons d’emblée cette question : Murray Perahia a surmonté et maîtrisé les difficultés de la titanesque partition, qu’il a, dans un certain sens, détricotée. Avec lui, le mouvement lent, Adagio Sostenuto, n’est pas cette immense prière de 18 à 20 minutes que la tradition a longtemps imposée. En 15 minutes 56 secondes, Perahia se trouve dans les parages des artistes qui privilégient le cantabile, cohorte dont le « maître chanteur » est Rudolf Serkin. Mais l’approche de Perahia n’est pas non plus de cette obédience-là. Le mot qui me venait souvent à l’esprit — et pas seulement dans cette oeuvre — est « égrené », comme si Perahia discourait, dans un cadre très strict, sur le temps qui passe.

     

    Le cadrage des choses est le fondement de son approche musicale, dès les Variations de Haydn et jusque dans Beethoven. Le pianiste développe un discours qui ne va jamais à l’encontre du déroulement logique et intrinsèque des choses. Avec lui, le temps ne se bouscule pas, ni sous forme de replis (méditations profondes) ni sous forme d’emballements. Dans cet esprit, la fugue finale de la Hammerklavier insiste davantage sur l’étrangeté harmonique qui la parsème que sur les revirements rythmiques.

     

    Fin, élégant, avec un pianisme ciselé dans une coulée musicale totalement maîtrisée : tel est apparu Murray Perahia mercredi soir. L’affirmation s’effectue d’emblée, avec un Haydn jamais miniaturiste, qui sonne clair et pérore presque, lorsque le pianiste souligne certains groupements de notes qui sont plutôt des digressions que des éléments constitutifs. Mozart, aussi, est droit et factuel. Pas de mignardises, pas de salon : un discours essentiel, qui devient presque urgent dans le presto final.

     

    Les cinq pièces picorées dans les Opus 116 à 119 de Brahms font un pont idéal avec Beethoven. La pulsation de l’Opus 119 no 2 est un bijou. Ce qui frappe et que l’on retient de la soirée, c’est avant tout un programme modèle, intellectuellement lumineux, dans lequel Perahia ne lâche rien du tout. C’est de ce bloc logique, ainsi maîtrisé et rendu avec autant d’intégrité, que naît une impression d’évidence.

     

    Sur un plan plus subjectif, la prestation a suscité chez moi une grande admiration, beaucoup plus qu’une totale adhésion ou quelque pâmoison. Le son de Perahia (il faudrait, certes, le créditer de toutes les subtilités dans les transitions et fins de phrases) n’est pas mon idéal sonore brahmsien, où je recherche quelque chose de plus nourri, façon Arrau, ni même beethovénien. Je ne peux donc mettre la soirée de mercredi sur le même plan que le récital d’Andras Schiff cette saison ou celui de Martin Helmchen à Orford l’été dernier.

     

    Mon rêve serait de retrouver périodiquement ce programme génial au fil des prochaines saisons. Les pianistes que j’aimerais y confronter à Perahia, sachant que Lupu et Blackshaw ne se coltineront jamais la Hammerklavier, sont Andras Schiff, Martin Helmchen, Grigori Sokolov, Till Fellner, Evgueni Sudbin, Emanuel Ax et Marc-André Hamelin…

    Haydn : Variations Hob XVII : 6. Mozart : Sonate en fa mineur (K. 310/300d). Brahms : pièces Opus 116 no 1, Opus 118 nos 2 et 3 et Opus 119 nos 2 et 3. Beethoven : Sonate no 29, « Hammerklavier ». Maison symphonique de Montréal, mercredi 4 mai 2016.












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