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    Moran, vers la chanson «sans orgueil»

    29 avril 2016 |Sylvain Cormier | Musique
    Le chanteur Moran lance son quatrième disque, «Le silence des chiens».
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le chanteur Moran lance son quatrième disque, «Le silence des chiens».
    Entrevue
    Le silence des chiens
    Moran
    Ad Litteram

    De mon bord de la table de cuisine, je lui raconte mon expérience d’écoute. Il me regarde avec des yeux très ronds et très fixes. Je lui dis qu’au deuxième couplet de Merveilleux, la première chanson de son quatrième album, il y a eu comme un arrêt sur image. Je n’ai pas pesé sur pause et pourtant, la Terre a cessé de tourner. « Et toi qui aimes comme on assomme », chantait-il sur le ton grave de sa voix grave. Les mots se sont détachés. Une petite éternité. Et puis la chanson s’est poursuivie. C’est l’effet qu’il fait presque partout sur Le silence des chiens. Partout des bouts de chansons qui vous empoignent. Un autre exemple ? « Si ce n’est pas chez toi où ira mon désir », à la toute fin de Chez toi : ça cloue, on reste en croix.

     

    « Si ça te fait cet effet-là, j’ai peut-être réussi quelque chose… » commente Jeff Moran en souriant. Légèrement. Et citant Stéphane Lafleur d’Avec pas d’casque l’instant d’après, pour relativiser. « Écrire une chanson comme L’amour passe à travers le linge, c’est à ça que tous les auteurs de chansons aspirent, moi compris. Arriver à dire le grandiose à travers une phrase qui a l’air simple mais qui ne l’est pas du tout, finalement. Ça pourrait être l’antithèse de la poésie, mais c’est plutôt la réussite du combat perpétuel entre la forme et le fond. » J’ajoute : on reçoit une telle image comme si elle allait de soi. Il continue sur sa lancée. « T’es pas dans la narration parfaite d’un Aznavour, t’es pas non plus dans le grand bain de jeux de mots des paroliers de Bashung, t’es en même temps dans le premier degré rentre-dedans et le poétique absolu… Et ça se chante ! J’appelle ça un chef-d’oeuvre. »

     

    Dans ce quatrième disque sans grand décor d’instrumentation derrière lequel se cacher, donné à deux guitares et presque rien d’autre avec Thomas Carbou, chanté le plus souvent seul (sauf pour Tic-tac avec sa compagne Catherine Major, et pour sa reprise de Soirs de scotch avec Luce Dufault), Moran aborde plus que jamais auparavant la question de front. Cette idée d’une poésie chansonnière qui va loin, qui dit beaucoup, mais sans ambition poétique affichée. C’est même nommément dit dans une chanson qui s’intitule L’orgueil : « Et si déjà j’t’avouais ça / Tout simplement / Sans poésie et sans orgueil / Putain d’orgueil […] J’suis pas si vieux / Mais quelques fois / J’ai peur pourtant / D’avoir tout dit / D’être un recueil de mes mensonges. » Il est passablement nu, là, Moran, se dénonçant et s’assumant à la fois. « Je pense que cette chanson, c’est le résumé de tout ce que j’ai essayé d’écrire et de composer dans ma vie. C’est même la marche à suivre pour la suite. Oui, j’ai un langage, une manière poétique, je ne viens pas de Ferré pour rien, mais je veux de plus en plus écrire sans orgueil. »

     

    Un recueil en supplément

     

    Un recueil de ses textes de chansons paraît en même temps que l’album, pour ainsi dire en complément de programme : ça permet de mesurer. La part d’orgueil, la part d’humilité, la part de pur talent de parolier. Textes de ses quatre disques, textes écrits pour d’autres : on y comprend que les mots lui viennent comme d’autres respirent, et que tout le travail, depuis qu’il a écrit Caféine pour le concours Ma première Place des Arts en 2005, consiste à juguler le flot. « Il y a eu comme un déclic. Ça m’avait pris des décennies pour me rendre là. Ça s’est mis à sortir. Et plus ma vie est pleine, avec les enfants qui remplissent la maison, avec les spectacles en Europe, moins j’ai le loisir de passer des jours sur une chanson. Si je prends, par exemple, sur le dernier album de Catherine, Nos délicats. Elle a joué la mélodie dans la maison, elle est partie faire l’épicerie, et je lui envoyais les couplets, l’un derrière l’autre, à l’épicerie. Elle est revenue, s’est assise au piano, a chanté tous les couplets sur sa mélodie, et la chanson n’a pas changé depuis. »

     

    C’est sa chance, avoue-t-il. Son accès direct à lui-même. Pas le temps de se regarder rimer, histoire que ça rime à quelque chose. Pas le choix, Moran se fait confiance. D’autres lui font confiance aussi. Les amateurs de chanson d’auteur en Europe l’ont adopté (17 spectacles en 19 jours, rien qu’en mars dernier), ça rassure. « Ils comprennent des textes de moi, que moi, je ne comprends même pas ! » Il pouffe et ça rebondit sur les murs de la cuisine. « C’est la grâce d’une vie de famille intense, dans une vie d’artiste. T’es obligé de te connecter à ton outil intérieur. T’écris, c’est tout. Mais ça ne veut pas dire que tu ne cherches pas tout le temps à dire l’essentiel, et pas un mot de plus. »

    Le silence des chiens
    Moran, Ad Litteram












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