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    Critique concert

    L’airain aiguisé de la Bavière

    16 avril 2016 |Christophe Huss | Musique

    C’était à prévoir. Cela s’est avéré. Le concert de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, vendredi soir, s’inscrira dans l’Histoire — avec un grand « H » — de la Maison symphonique de Montréal, aux côtés du premier concert (2e Symphonie de Rachmaninov) de l’Orchestre du Festival de Budapest et Ivan Fischer.

     

    Dans la 7e Symphonie de Chostakovitch, Mariss Jansons ne choisit pourtant pas la voie facile, en y cherchant une dimension universelle et humaine. Certes la guerre et les déchirantes circonstances de la création (décrites dans le remarquable livre Le concert héroïque de Brian Moynahan) sont omniprésentes, mais la vision du chef n’est ni belliqueuse, ni plastronante : les cuivres ne « dégueulent » pas et les accents ne sont ni outrés ni vulgaires. Le grand crescendo du volet initial est davantage marqué par les incarnations diverses du thème (sublime duo hautbois-basson !) que par le tapage. Par contre, le triomphe de l’espoir de la lumière à la fin (4e mouvement) est scandé avec une exacerbation viscérale.

     

    Car c’est bien l’humain qui est au coeur de la symphonie. La résistance de l’humain contre toutes les oppressions. Et c’est pour cela, dès le début, que les sonorités sont incarnées, habitées et nourries. Ce n’est pas Leningrad, terre blafarde. C’est humanité, terre d’espérance… même dans la pire des horreurs.

     

    Il s’est évidemment passé quelque chose, vendredi soir. Mais ce n’est pas forcément ni ce qu’on croit, ni ce à quoi on s’attend : un crescendo mirobolant avec trois mouvements qui suivent. Le centre de l’interprétation de Mariss Jansons, là où le niveau s’est encore haussé d’un cran, est le diptyque (enchaîné) Adagio-Finale. Car c’est dans le mouvement lent que la puissance et la cohésion des cordes est à son comble. C’est dans ce volet, construit sur la base d’un climat quasiment religieux, que lentement, posément, se créent des atmosphères uniques (cordes avec clarinette ou clarinette basse).

     

    Pour dépeindre l’humanité, l’orchestre se fait armée, avec une incroyable unité du corpus sonore (cf. la puissance des claquements lacérants, col legno, du Finale). C’est elle qui rend la montée en puissance du dernier mouvement absolument tétanisante. Certes il n’y a à la fin, chez Chostakovitch, ni optimisme, ni triomphe. Mais il y a l’espoir, une lumière dans la noirceur.

     

    L’orchestre, d’une solidité d’airain et d’une précision affûtée, a été à la hauteur du défi. On peut imaginer cette symphonie jouée avec des couleurs plus « sales » ou stridentes. La phalange allemande reste nette et propre, avec quelques individualités très fortes (le haubois solo, renversant) et des pupitres vedettes (les cors, presque aussi beaux que ceux de Pittsburgh), mais surtout sans faiblesses. Les cordes sont menées par un Konzertmeister exceptionnel et Jansons sépare, sans perte d’impact, les cuivres en deux groupes de part et d’autre des percussions.

     

    Leonidas Kavakos a fait le pont entre le miel de Korngold et le pain sec de Chostakovitch en jouant en rappel un Andante de 2e Sonate pour violon seul de Bach totalement minéral, recto tono, sans aucun vibrato, avec une subtilité dans l’appui de l’archet mimant des sonorités de cordes en boyaux. De ce murmure lancinant, déjà, émergeait une voix humaine.

     

    Pour le reste, Kavakos et Jansons ont donné un Korngold aiguisé, plus noble que doucereux. Kavakos a tout maîtrisé avec une altitude suprême, dans un concerto très périlleux (on y a vu récemment l’excellent Daniel Hope, à Ottawa, patauger pendant 5 minutes avant de retomber sur ses pieds). On peut aimer (c’est mon cas) une approche et un son un peu plus « décadents » et gras. Dans cette optique, Shaham ou Gluzman sont les meilleurs choix. Mais on peut facilement succomber à la classe infinie, un peu hautaine, de Kavakos. Inutile de dire qu’après une telle expérience musicale nous appelons de nos voeux le retour à Montréal de Mariss Jansons et de son orchestre munichois lors de leur prochaine tournée américaine.

    L’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise
    Korngold : Concerto pour violon. Chostakovitch : Symphonie n° 7, « Leningrad ». Leonidas Kavakos (violon), Mariss Jansons (direction). Maison symphonique de Montréal, vendredi 15 avril 2016.












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