Test réussi pour Dina Gilbert

Dina Gilbert
Photo: Ensemble Arkea Dina Gilbert

C’est en guettant les publications Facebook que l’on est désormais censé se rendre compte que l’OSM substitue aux débuts prometteurs à Montréal d’un chef à la carrière internationale météorique un concert dirigé par l’assistante de Kent Nagano.

Pour information, l’OSM décrète au passage l’universelle égalité des talents, puisque les billets ne sont pas remboursables. Les abonnés qui étaient intéressés par Alain Altinoglu peuvent échanger leurs billets gratuitement pour un autre concert. Par contre, ceux qui voulaient voir le chef français, mais ne sont pas abonnés seront sanctionnés de 10 dollars pour leur lourde faute s’ils désirent faire de même ! Comprenne qui pourra.

Cela dit, les moments où, dans l’histoire, l’assistant « sauve le concert » (en général le jour même, alors qu’ici, la substitution date du 8 avril) ont engendré de grandes carrières. Leonard Bernstein en est un bon exemple. Si Dina Gilbert était un choix logique pour l’OSM, c’est très probablement en raison de la présence au programme de trois créations canadiennes qu’aucun remplaçant extérieur de rang international n’aurait pu se coltiner à 48 heures d’avis.

Ceci pose au passage une sérieuse question sur cette habitude de fourguer à des chefs invités des créations canadiennes dont ils n’ont que faire, ni dans leur emploi du temps ni dans la suite de leur carrière. Cette réflexion m’est venue en recherchant dans les archives les présences à Montréal de Mariss Jansons, qui dirigera vendredi, ici, l’Orchestre de la Radio bavaroise. Je suis tombé sur un article d’il y a 25 ans sous la plume de Claude Gingras. Dutoit, aussi, avait balancé à Jansons un « machin » qui avait fait écrire à mon collègue : « Demander à un musicien de la qualité de Mariss Jansons de diriger une chose pareille correspond à une insulte. »

Indépendamment de la valeur des diverses créations locales qui tombent dans cette catégorie, nous n’avons pas à faire laver notre vaisselle par nos invités, sauf s’ils le demandent expressément, ce qui, vu l’accélération de la vie de chef international, m’étonnerait grandement. En résumé : sauf volontariat, c’est au directeur musical et à ses assistants de créer les oeuvres canadiennes entant dans le quota réglementaire admissible des efforts à fournir en la matière (puisque c’est de cela qu’il s’agit). Foutons la paix à nos invités ; au passage, on en glanera des plus intéressants !

La table étant mise et ce principe posé, les goûts de l’OSM en matière de « contemporaine » ont tout de même sérieusement et favorablement évolué. Nous avions mardi trois créations de 4 ou 5 minutes inspirées de trois peintures (reproduites dans le programme) — des musiques très abordables quoique probablement aussi éphémères et interchangeables que la musique expérimentale d’il y a 25 ans.

Des trois compositeurs, c’est le plus malin (cf. sa monographie parue chez Naxos), Jeffrey Ryan, qui saisit que dans une peinture il y a un geste, un mouvement. Les oeuvres de Bertrand et Good sont des aplats assez unidimensionnels, mais bien agencés et orchestrés. Étrange : Scott Good voit du « vent dans les branches » dans les arbres de Franklin Carmichael, dont il ne reste que les troncs. Dina Gilbert a assuré le bon déroulement de la création de ce triptyque sans lendemains.

Ce qui s’est passé ensuite fut très étrange. Je n’arrive pas à croire que Jan Vogler, que j’ai entendu mardi soir, est le violoncelliste dont je suis avec plaisir les prestations au disque depuis 15 ans. Vogler a livré l’une des prestations solistiques les plus pathétiques que j’ai entendues dans ma vie. Les fausses notes s’accumulaient et l’allegro molto de la 2e section l’a vu quasiment en perdition. S’était-il passé quelque chose en répétition qui l’angoissait au point de lui faire perdre tous ses moyens ? Était-il pétrifié à l’idée que l’orchestre pouvait dérailler ? Le fait est que le résultat au moment du concert fut douloureux et triste à entendre.

On attendait Dina Gilbert dans les spectaculaires mais tortueuses Planètes. Tortueuses, parce que certaines transitions ne sont pas évidentes et que la partition est piégeuse sur le plan rythmique. La chef assistante de l’OSM a fort bien tenu le fort, avec un impressionnant aplomb, n’hésitant pas à laisser l’orchestre sonner haut et fort. Il n’y eut point d’accident et la gestique était moins stéréotypée que dans la 1re partie. Les planètes ont l’air d’une oeuvre qui convient au tempérament impétueux de Dina Gilbert, et l’auditeur s’est délecté de tous ces décibels, si généreusement dispensés.

Test réussi, donc, pour la jeune musicienne, qui reste néanmoins à revoir en accompagnement de concerto, tant le naufrage solistique du Concerto d’Elgar reste à mes yeux un mystère total.

Les planètes de Gustav Holst

Simon Bertrand : Gravité (inspiré de Jean-Paul Riopelle). Scott Good : Evening, North Shore, Lake Superior (inspiré de Franklin Carmichael). Jeffrey Ryan : Moving, Still (inspiré de Betty Goodwin). Elgar : Concerto pour violoncelle. Holst : Les planètes. Jan Vogler (violoncelle), Choeur et Orchestre symphonique de Montréal, Dina Gilbert. Maison symphonique, mardi 12 avril 2016. Reprises mercredi à 20 h et jeudi à 10 h 30.

3 commentaires
  • Serge Camirand - Abonné 13 avril 2016 08 h 27

    création ou nouvelle exécution?

    Petit rappel de vos propos publiés le 31 octobre 2013 au sujet des mêmes oeuvres :

    « Les trois compositeurs se sont bien acquittés de leur tâche et l’ordre de présentation Bertrand-Good-Ryan en fait même un triptyque crédible. Simon Bertrand est très massif pour le tableau de Riopelle, avec une matière sculptée à pleine pâte qui fait penser au langage généreux d’Éric Champagne. Le passage simili-Adams en obsession percussive tape un peu sur les nerfs. Scott Good est le plus rassurant (certains diront « rétrograde ») des trois. Mais le projet est respecté : Good contemple véritablement son paysage en un grand à-plat qui laisse place à un long solo de cor anglais. Cela ressemble à une sorte de post-Morton Gould. Jeffrey Ryan est le plus complexe et le plus riche et, là aussi, le propos relaie bien Nerves n° 10 de Betty Goodwin. Bref : excellente idée et expérience concluante. »

  • Christophe Huss - Abonné 13 avril 2016 09 h 51

    mémoire

    Bravo Monsieur Camirand. Vous avez meilleure mémoire que moi et apportez la preuve que la création a eu un lendemain!
    CH

  • François Juteau - Abonné 14 avril 2016 06 h 54

    Créations

    J'étais au concert d'octobre 2013 qui, si je me souviens bien, était consacré aux Tableaux d'une Exposition de Moussorgski-Ravel (avec projections sur écran géant) d'où le concept de ces oeuvres inspirées par d'autres tableaux. Un de mes amis européens qui suit vos articles de Bruxelles regrette que vous n'ayiez pas davantage parlé de l'exécution des Planets de Holst qui - du moins hier soir mercredi - fut remarquable et qui était l'oeuvre majeure au programme.