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    Critique concert

    Dutoit, un retour en crescendo

    19 février 2016 |Christophe Huss | Musique
    Exceptionnellement, l’OSM était dirigé à nouveau jeudi par le maestro Charles Dutoit et accompagné de la pianiste Martha Argerich.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Exceptionnellement, l’OSM était dirigé à nouveau jeudi par le maestro Charles Dutoit et accompagné de la pianiste Martha Argerich.

    Il faut toujours faire confiance au peuple. À ceux qui anticipaient une entrée en scène du chef en longue standing ovation, comme une claque à la face des musiciens, dont le conflit ouvert avec leur ancien directeur musical avait entraîné, en 2002, le claquage de porte que l’on sait, le public présent a répondu par la dignité. Charles Dutoit a été (presque) accueilli comme un chef invité « normal ». Les applaudissements ont été d’une durée normale et une petite cinquantaine de spectateurs seulement se sont levés.

     

    Je ne sais ce qu’attendait Charles Dutoit exactement, mais de ce point de vue, ces retrouvailles tempérées furent un sans faute, dans le respect de tous. Dans son bref préambule, Alain Simard, président de Montréal en lumière remerciait d’ailleurs « les musiciens qui ont embarqué dans le projet avec enthousiasme ».

     

    Du point de vue musical, le concert est allé nettement en crescendo. L’ouverture Le carnaval romain était corsetée, un peu nerveuse, loin de la libre folie berliozienne de la récente Fantastique de Jacques Lacombe. Personne (et surtout pas dans l’orchestre) n’a tenu rigueur à Martha Argerich d’avoir boudé Montréal depuis le départ de Charles Dutoit. Du coup un 1er Concerto qui avait un lointain rapport avec celui de Beethoven et beaucoup de points communs avec les coups de pattes du 3e de Prokofiev a été vigoureusement applaudi. Évidemment le 3e mouvement, libre, rapide et volubile fut impressionnant. Mais il n’avait guère de rapport avec un mouvement lent (le 2e), interminable et plombé par des intentions voyantes. Il est vrai que dans ce concerto j’ai été gâté ces derniers temps par les tandems Lupu-Järvi et Grosvenor-Shelley, infiniment plus justes sur le plan stylistique. Par contre, la Sonate K. 141 de Scarlatti en bis fut renversante. Si Argerich nous revient de temps en temps, qu’elle n’hésite pas à jouer ses vrais chevaux de bataille : on ne s’en lasse jamais.

     

    Changement complet de perspective après la pause. Là a véritablement débuté un grand, et parfois très grand, concert. Je partage totalement le choix de Charles Dutoit pour la version 1911 de Pétrouchka, plus rugueuse et ample que celle de 1947 pour laquelle opte Kent Nagano. Après avoir campé un 1er tableau très honorable, un peu comme un concerto pour orchestre, en lever de rideau, Charles Dutoit a exacerbé ensuite le théâtre sonore de Pétrouchka, par une caractérisation très marquée des timbres, des couleurs et des situations. Pour augmenter l’unité du propos, il supprime les roulements de tambour avant les Tableaux III et IV. Le chef suisse obtient des musiciens de véritables prouesses : réactivité des violons, palette coloriste des trompettes et, à la fin, un ppp inouï des cors.

     

    Le chef, à l’énergie intacte, se distingue par l’expressivité de sa direction : Dutoit montre littéralement ce qu’il a envie qu’on entende. Cela doit être très agréable à suivre pour des néophytes, qui peuvent ainsi écouter les choses plus attentivement, s’ils sont captivés par ce « show directionnel ». J’ai été plutôt surpris de voir l’accueil poli mais peu extraverti du public (alors qu’à Montréal on se lève pour tout et n’importe quoi d’habitude) pour une pareille prestation, qui était à Pétrouchka ce que celle de Jacques Lacombe avait été à la Fantastique la semaine dernière. Pour ma part, j’ai rarement eu autant de plaisir à suivre une partition pendant une prestation orchestrale, me disant souvent : « Ah oui, il y a ça ! Bien vu ! ». La Valse de Ravel a révélé le meilleur du chef et de l’orchestre, avec un début sombre et comme instable et une montée en puissance parfaitement dosée. La souplesse de la direction était exactement ce qu’il convenait ici. C’était du grand OSM et du grand Dutoit. En rappel, le dernier tiers du Boléro a soulevé la foule.

     

    Ce retour de Dutoit à Montréal s’est finalement passé sans encombres. Au passage, il était assez amusant d’observer les musiciens. Ceux qui assimilent un orchestre à un jardin d’enfants ont bien raison. Il y avait les pros, qui faisaient leur travail normalement ; il y avait les nerveux, tels le flûtiste Tim Hutchins, qui a raté sa première cadence de Pétrouchka ; il y avait ceux dont on ne soupçonnait même pas ce potentiel d’engagement ; il y avait une section de percussions qui soudain existait avec panache et il y avait Richard Roberts, le konzertmeister choyé par Dutoit et laissé pour compte par son successeur, qui avait l’air d’avoir compté les jours un après l’autre depuis 14 ans pour vivre ce moment. Il avait l’air de fêter Noël, Pâques et l’Action de grâces réunis. Tant que la musique y gagne…

    Montréal en lumière
    « Maestro Charles Dutoit et l’OSM à la Maison symphonique ». Berlioz : Le carnaval romain, ouverture. Beethoven : Concerto pour piano n° 1. Stravinski : Pétrouchka (version 1911). Ravel : La Valse. Martha Argerich (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Charles Dutoit. Maison symphonique de Montréal, jeudi le 18 février 2016.












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