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    Les dernières notes d’Oliver Jones

    27 janvier 2016 | Guillaume Bourgault-Côté à Port-au-Prince | Musique
    Oliver Jones à Port-au-Prince, vendredi, où il a fait les premiers pas de ses derniers milles.
    Photo: Guillaume Bourgault-Côté Le Devoir Oliver Jones à Port-au-Prince, vendredi, où il a fait les premiers pas de ses derniers milles.

    Il a 81 ans et estime qu’il est temps : Oliver Jones, légende du jazz canadien — et montréalais —, vient d’entamer sa dernière année de carrière. Il a fait l’annonce de sa retraite vendredi lors du 10e Festival international de jazz de Port-au-Prince, où LeDevoir se trouve. Conversation sous les tropiques avec un véritable ambassadeur culturel.


    La journée avait été mouvementée : élections annulées, manifestations violentes, Port-au-Prince était littéralement sur les dents vendredi. La soirée d’ouverture du Festival de jazz s’annonçait ainsi chaotique, avec un parterre de diplomates rappelés d’urgence à leurs devoirs. Et pourtant. Et pourtant, Oliver Jones a pris les choses en main. À sa manière : avec discrétion et douceur, le visage souriant. De la lumière dans la musique.
     

    Après une heure et demie de retard imposé, le vénérable pianiste montréalais est monté sur scène avec ses musiciens — Éric Lagacé à la contrebasse et Jim Doxas à la batterie, tous deux arrivés quelques heures plus tôt et escortés par convoi blindé entre l’aéroport et leur hôtel. Il a plaqué deux ou trois de ces accords qu’il affectionne (où le blues et le gospel nourrissent un jazz au swing élégant), et c’était parti pour une soirée finalement très réussie.

     

    Une soirée où les artistes (un trio allemand et une formation haïtienne étaient aussi au programme) ont laissé la politique dans la rue pour parler musique sur différents tons de jazz. Remarquez qu’on pouvait aussi lire entre les lignes : quand Oliver Jones a entamé Hymn To Freedom — pièce signature de son mentor Oscar Peterson —, les paroles de la chanson (« Any hour any day, the time soon will come when men will live in dignity / That’s when we’ll be free ») ont pris un sens très… haïtien. Très ancré dans un présent tumultueux.

     

    Pour sa dixième édition, le Festival international de jazz de Port-au-Prince (FIJPAP) fait face à des vents contraires particulièrement forts. La programmation tardive des élections pour le 24 janvier — et leur annulation in extremis — a imposé aux organisateurs d’amputer une partie de la programmation et de jongler avec le reste.

     

    Mais à l’image d’un pays qui navigue entre les crises, le FIJPAP a trouvé le moyen de ne pas s’écraser… et d’offrir à Oliver Jones les premiers pas de ses derniers milles.

     

    Deuxième essai

     

    « Je suis prêt, confiait-il lundi matin sur la terrasse du restaurant de son hôtel, à quelques heures du deuxième concert prévu à son horaire. J’ai 81 ans, je donne des concerts depuis 75 ans, j’ai eu un triple pontage en 2015. C’est un signal de prendre ça mollo. »

     

    Oliver Jones avait déjà annoncé sa retraite au jour de l’an 2000. Il a tenu quatre ans, ne touchant presque pas au piano — et consacrant ses énergies, notamment, au golf floridien et au Conseil des arts du Maurier. Mais les organisateurs du Festival international de jazz de Montréal [FIJM, dont il a participé à 27 éditions] l’ont convaincu de faire un retour en 2004, le temps de partager pour la première fois la scène avec Oscar Peterson. Il a dit oui, pensant que ce serait l’affaire d’un soir.

     

    « Mais c’est reparti de plus belle, raconte Jones. J’ai fini par refaire jusqu’à 84 spectacles dans une année. J’ai gagné d’autres prix Juno et des Félix, j’ai été décoré par Montréal, Québec et Ottawa, j’ai fait d’autres disques… Je pense qu’au final, ça a été ma meilleure décennie musicale. Et ça a montré qu’Oscar avait raison quand il me disait qu’un jazzman ne peut jamais vraiment prendre sa retraite. »

     

    On verra donc pour celle qu’il promet être définitive. Mais à travers cette longue conversation avec Oliver Jones, sous une température aisément qualifiable de parfaite, on sent chez le musicien le sentiment du devoir accompli. Parce que sa carrière a, de son propre aveu, dépassé tout ce à quoi il pouvait rêver quand il a commencé à se produire en public, enfant.

     

    Mais il ne faut pas compter sur lui pour s’en vanter. Oliver Jones se dit simplement « chanceux ». Chanceux d’être né à quelques coins de rue des Peterson ; chanceux d’avoir passé quinze ans à Porto Rico, où il était directeur d’un groupe pop établi à demeure dans un hôtel fréquenté entre autres par Frank Sinatra ; chanceux, à son retour à Montréal au début des années 80, d’avoir croisé la route de gens qui ont cru en lui — Charlie Biddle, qui en a fait le pianiste du Biddle’s Jazz and Ribs ; les fondateurs du FIJM ; Jim West, patron des disques Justin Time ; chanceux d’avoir côtoyé des géants.

     

    « J’ai fait des premières parties pour Sarah Vaughan et Tony Bennett, j’ai joué devant la reine d’Angleterre, Nelson Mandela, trois présidents américains [Lyndon Johnson, Richard Nixon et Bill Clinton], des dirigeants du G7, dit-il. Pendant les années de Jean Chrétien à Ottawa, je suis un peu devenu l’ambassadeur du jazz — et une sorte d’ambassadeur pour le Canada, qui faisait de la diplomatie musicale. J’ai été… chanceux, oui. »


    Au-delà de la chance

     

    D’autres diront que ce n’était pas que de la chance. « Il a un grand charisme naturel, qui ressort dans sa musique par sa touche,dit son contrebassiste Lagacé, cigare au bec dans le vent chaud de ce lundi soir. Oliver n’est pas le plus grand technicien ni le meilleur en harmonie, mais il a une touche remarquable, et un amour profond pour le blues et le gospel. »

     

    Dans la « loge » avant le concert, le batteur Doxas soulignait les qualités humaines du pianiste. « C’est quelqu’un qui donne énormément, mais sans en parler. Tu arrives dans une école secondaire et on te dit : “Ah oui, Oliver Jones ! Il nous a acheté le piano qu’on a.” C’est ce genre de personne, et il est exactement le même sur scène que dans la vie : très humble et très honnête dans ce qu’il fait. »

     

    Plus tôt dans la journée, Oliver Jones exprimait le souhait que son après-carrière lui permette « de redonner aux jeunes musiciens et musiciennes ce [qu’il a] reçu. J’aimerais tellement trouver une manière d’aider. »

     

    En attendant, il s’active à honorer ses derniers engagements avec une attitude qu’il considère « obligatoire » : le respect du public, que ce soit celui d’une chic salle de concert ou ces quelques centaines d’Haïtiens et d’expatriés rassemblés lundi soir dans la petite cour de l’Université Quisqueya. « Respecter le public, oui, mais aussi tous ceux que je rencontre, les gens qui font le service à l’hôtel, les techniciens… Si je suis un ambassadeur, il faut l’être tout le temps. »

     

    Les frais de ce reportage ont été en partie couverts par la Fondation Haïti Jazz.

    Oliver Jones à Port-au-Prince, vendredi, où il a fait les premiers pas de ses derniers milles. Le contrebassiste Éric Lagacé












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