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    1932-2016

    Paul Bley, l’éclaireur en chef, n’est plus

    6 janvier 2016 | Serge Truffaut - Collaboration spéciale | Musique
    Paul Bley au piano en 1994
    Photo: Archives Le Devoir Paul Bley au piano en 1994
    Le 3 janvier, le silence que Paul Bley aimait tant s’est imposé à lui à son domicile floridien. Il avait 83 ans. Il fut le contemporain des toujours vivants Sonny Rollins et Roy Haynes ainsi que de bien d’autres. Plus précisément, Paul Hyman Bley, né à Montréal le 10 novembre 1932, fut le contemporain capital.
     

    Sur la pochette de l’album signé en 1988 par le contrebassiste Charlie Haden et intitulé In Angel City, on peut voir la façade du club de jazz Hillcrest de Los Angeles ornée de l’affiche suivante : « Ornette Coleman Quartet Featuring Don Cherry, Charlie Haden, Billy Higgins ». L’affiche en question nous a toujours agacés, car si elle n’est pas mensongère, elle n’en constitue pas moins un affront à l’endroit de Bley puisque nulle part son nom n’est mentionné. Pire, l’album débute par une pièce composée par Haden, Sunday at the Hillcrest, dédiée à Ornette Coleman et à « tous les grands musiciens » — ce sont ses mots — qui ont occupé la scène de l’endroit sans qu’il soit précisé que Bley était à la fois le pianiste, l’animateur et l’organisateur des jam-sessions. En clair, c’est à Monsieur Paul que tous les musiciens nommés et à juste titre admirés doivent leur envol respectif. Ils ne sont pas les seuls.

     

    On sait trop peu que c’est en ce lieu que Bley a imprimé sur le cours du jazz bien des rythmes qui ont métamorphosé celui-ci en un objet musical moderne ou libéré des corsets du conservatisme. C’est là, au Hillcrest, que Bley a engagé Ornette Coleman, Haden, Cherry, alors inconnus. Là qu’il les a encouragés et guidés sur la voie de l’improvisation, de la constante évolution. Si tout cela est peu connu, c’est pourtant le reflet d’une réalité : Bley en a toujours imposé. De par sa formation, son pedigree et son activisme… politique !

     

    À l’école russe

     

    Sa formation ? Bley est initié à l’école russe du piano classique par une immigrée russe avant d’être policé par les professeurs du Conservatoire de McGill. Au terme de ce parcours, sa virtuosité est telle qu’il est choisi pour remplacer Oscar Peterson à l’Alberta Lounge, club situé alors dans les environs de la gare Bonaventure.

     

    Pour parfaire son apprentissage du jazz, pour gommer tout ce qui ressemble trop à la musique classique, il fonde au début des années 50 le Jazz Workshop de Montréal, l’un des premiers du genre, si ce n’est le premier, afin d’être en mesure d’inviter les matadors de l’époque et d’élargir ainsi la géographie locale du jazz. Il va collaborer avec Lester Young, Ben Webster et, surtout, avec Charlie Parker. Du passage montréalais de ce dernier, il reste un enregistrement réalisé chez Paree et publié par Uptown Records.

     

    Après ses aventures avec les poids lourds du swing et du be-bop au cours de la première moitié des années 50, après avoir arrangé des orchestrations pour Charles Mingus, après avoir accéléré la libération esthétique d’Ornette Coleman, lancé Carla Bley, arbitré un combat discographique entre Sonny Rollins et Coleman Hawkins, il va former le trio phare du free-jazz avec le clarinettiste et saxophoniste baryton Jimmy Giuffre et le bassiste Steve Swallow. Ensemble, ils enregistreront plusieurs albums qui régalent encore et toujours les convertis aux aventures musicales souvent décapantes.

     

    Le commandement de l’improvisation

     

    C’est lors des périples effectués en compagnie de Giuffre et Swallow que son parti pris pour l’improvisation devient en fait le commandement de tous les commandements. Lors du tournage d’un documentaire dans les années 90 pour la chaîne franco-allemande Arte que le quidam qui signe ces lignes avait scénarisé, Bley n’avait jamais voulu répéter. Son mantra ? « Practising music is wasting music. »

     

    De toutes les marques que Bley a imprimées sur le jazz, la plus mystérieuse, pour dire les choses poliment, a pour nom propre ECM. Eh oui… Il se trouve en effet que Bley a non seulement « fourni » le slogan — The most beautiful sound next to silence —, il a également posé la plupart des jalons esthétiques qui distinguaient et distinguent encore à bien des égards ECM des autres labels. Sans Bley, le parcours de Manfred Eicher n’aurait pas été celui qu’on lui connaît.

     

    Chose certaine, le lyrisme qui singularise bien des productions d’ECM en général et de Keith Jarrett en particulier porte la marque de Bley. Il en a été ainsi parce qu’il a su mieux que quiconque s’affranchir du lyrisme « à la » Bill Evans. Pour y parvenir, il avait emprunté le chemin du militantisme dans le sens le plus politique qui soit. C’est en effet Bley qui a fondé en 1964 la Jazz Composers Guild, à laquelle avaient adhéré Archie Shepp, Sun Ra, Cecil Taylor…

     

    En d’autres termes, Bley fut immense musicalement, grand alchimiste du renouveau du jazz et éminence de la politique du jazz. Ave camarade !













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