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    András Schiff, le sage écorché

    Le pianiste hongrois est en visite à Montréal mercredi

    24 octobre 2015 |Christophe Huss | Musique
    András Schiff, dont le talent est protéiforme, est à la tête d’une discographie imposante.
    Photo: Dieter Mayr András Schiff, dont le talent est protéiforme, est à la tête d’une discographie imposante.

    Le pianiste hongrois András Schiff, 61 ans, a pris en quelque sorte la place d’Alfred Brendel, celle d’autorité intellectuelle et morale en matière de musique des grands classiques viennois. Il vient à Montréal mercredi, avec un programme de rêve réunissant Mozart, Haydn, Beethoven et Schubert.

     

    Le concert, présenté conjointement par l’OSM et Pro Musica, juxtapose les Sonates en si bémol majeur de Mozart (K. 570) et de Beethoven (Opus 110), la Sonate Hob XVI : 51 de Haydn et la vertigineuse Sonate en la mineur D. 959 de Schubert.

     

    Ce menu princier est proposé dans une tournée mondiale, autour du concept de « dernières sonates » chez les grands compositeurs. Tant chez Beethoven que chez Schubert existe le concept des « trois dernières sonates », et c’est donc fort logiquement qu’András Schiff propose trois programmes, qu’il élargit à Mozart et Haydn. Nombre de métropoles achètent le package de trois concerts. Montréal entendra le « Programme 2 ». C’est peut-être un début et c’est, en tout cas, mieux que rien.

     

    Une autorité

     

    Le talent d’András Schiff est protéiforme. À la tête d’une discographie imposante comprenant toutes les sonates de Schubert, tous les concertos et sonates de Mozart et de Beethoven et les grandes oeuvres pour clavier de Bach (chez Decca et ECM), il donne également des récitals-conférences lors desquels il explique les oeuvres.

     

    Ses talents de pédagogue et d’éclaireur de la musique sont exceptionnels, comme en témoignent les classes de maître que l’on peut visionner sur Internet.

     

    András Schiff travaille également avec l’éditeur Henle à certaines éditions critiques, notamment des concertos pour piano de Mozart. « Un cliché veut que Mozart ne fît pas d’erreurs, mais il était tout de même un humain et finissait souvent les concertos à la hâte, ne laissant parfois que des esquisses de la partie solo, puisqu’il en était lui-même le soliste », dit András Schiff au Devoir. Le pianiste hongrois travaille principalement à une réduction pour deux pianos des concertos, à destination des étudiants. « Les éditions que je connais sont souvent étranges, car la partie orchestrale est très tortueuse et difficile à jouer. J’ai aussi proposé des doigtés et écrit des cadences lorsque Mozart ne l’avait pas fait lui-même. »

     

    Chercheur dans l’âme, Schiff s’est beaucoup penché sur Beethoven. Il a enregistré (pour ECM) une intégrale des sonates en concert. Un risque, « car Beethoven est un compositeur à risques », que Schiff n’a jamais regretté. La plus incomprise des sonates de Beethoven est, à son avis, la plus connue : la Sonate no 14, « Au clair de lune ». Tout d’abord « parce que Beethoven ne l’a jamais appelée ainsi et que ce titre induit une aura sentimentale et kitch ». Aux yeux de Schiff, le 1er mouvement est mal interprété par la majorité des pianistes, qui ne respectent pas les indications de Beethoven en ce qui concerne la pédale, en usage du début à la fin du mouvement. « C’était plus facile sur les instruments du temps de Beethoven que sur un piano moderne », concède-t-il.

     

    À ce propos, András Schiff serait assez tenté de nous donner des interprétations de Beethoven au pianoforte. Il l’a fait dans les Variations Diabelli, enregistrées sur deux pianos différents, dont un d’époque. « Mes vues sur les instruments anciens ont radicalement changé. Jeune, je n’y comprenais rien. Maintenant, j’ai la possibilité de jouer des originaux en excellent état. J’en ai même acheté un qui convient parfaitement à Schubert et à certaines sonates de Beethoven. » Ces vieux pianos possèdent un modérateur, qui « permet de faire un fantastique triple piano, une couleur qui n’existe pas sur piano moderne ». Il permet aussi de « relâcher la pédale de manière à ce que le marteau touche successivement une, deux, puis trois cordes », avec un effet saisissant.

     

    Mal à sa patrie

     

    András Schiff ne cache cependant pas la blessure qui l’habite. Il ne se reconnaît plus dans la Hongrie d’aujourd’hui, avec son régime politique droitier. Il n’y donne plus de concerts. Plus encore, il n’y va plus du tout. « J’y retournais tant que ma mère vivait, mais elle est décédée il y a 5 ans et ma dernière présence en Hongrie date de ses funérailles. »

     

    Certes, il y a « la politique et les politiciens », mais András Schiff a surtout mal à sa patrie : « Le peuple n’est pas sans torts. Ces politiciens ont été élus deux fois et avec une grande majorité. Qui plus est, la 2e force du pays est un parti que je qualifierais d’extrême, de fasciste et dégoûtant. Ce n’est qu’en troisième qu’il y a un parti de centre gauche… et il recueille peu de suffrages. Je ne vois pas de changements dans un proche avenir et si cela change, l’option de rechange, ce sont les fascistes, qui siègent déjà à Bruxelles au Parlement européen. Vous ne pouvez pas imaginer ces gens et leurs paroles… »

     

    András Schiff n’est donc pas étonné par les murs de barbelés opposés aux migrants. Ils « témoignent d’une paranoïa ». Cela dit, « la crise des migrants peut détruire l’Europe », dit-il, tout en reconnaissant ne pas vouloir être « trop pessimiste ». Après tout, l’esprit critique et le scepticisme — en musique comme en politique — permettent de ne jamais tenir les choses pour acquises.

    András Schiff
    Mozart, Beethoven, Haydn et Schubert. Mercredi 28 octobre à 20 h. Maison symphonique de Montréal. 514 842-9951












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