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Une entrevue avec le guitariste Vernon Reid - Cordes sensibles

Bernard Lamarche   28 juin 2002  Musique
Seuls les trippeux de guitare savent sans doute ce qu'est devenu Vernon Reid depuis l'interruption de l'aventure Living Colour. Le flamboyant guitariste du groupe de funk métal new-yorkais demeure terriblement actif et fouille des pistes que l'eau lourde de son ancien groupe n'avait jamais annoncées. Et l'homme est toujours allumé politiquement et cause avec une générosité exemplaire.

L'entrevue devait porter sur les activités récentes du guitariste étoile depuis que Living Colour a perdu de son panache. Il a été question de son disque avec Salif Keita, de celui avec Elliott Sharp et David Thorn, d'un autre avec le trio Anti-Pop Consortium, de ses futures collaborations avec DJ Logic (sous le nom de Yohimbe Brothers, dont le disque, Front And Lifter, est à venir) et du prochain... Living Colour, d'ici 2003. Du concert de ce soir, où il doit jouer en solo, il a bien sûr été question, mais aussi de politique.

Ce dernier sujet est vite venu sur le tapis. Avec le journaliste Greg Tate, Reid a fondé en 1984 la Black Rock Coalition, une organisation sans but lucratif dédiée à l'émancipation créative, à la parité économique et à l'accessibilité aux instances administratives pour les musiciens noirs, marginalisés par l'industrie.

Pas étonnant qu'il cause politique aujourd'hui.

«La politique est une chose étrange. Il y a toutes sortes de politiques: familiale, communautaire, dans les relations, celle des ministères et ce qu'ils font, en votre nom, avec vos taxes.» Reid revient sur un cas récent de l'actualité américaine à propos de la peine de mort. À sept voix contre deux, la Cour suprême a rendu une décision voulant que le jury, et non le juge, puisse condamner un accusé à la peine de mort, mettant en cause une loi de l'État de l'Arizona. «C'est brillant, parce que tout le monde examine la question d'un seul point de vue. La Constitution dit que la décision doit être rendue par un jury. Si le jury dit "prison à vie" et que le juge condamne l'accusé à la peine de mort, le juge usurpe le verdict.» Reid fait remarquer que même Antonin Scalia, un des juges les plus conservateurs des États-Unis, faisait partie de la majorité.

Il n'en fallait pas plus pour que les événements du 11 septembre reviennent à la surface. Vernon Reid en parle comme si c'était hier. «Les événements du 11 septembre, qui planent toujours même si on ne les mentionne pas dans les discussions, je les ai vus de près. Les événements, pour moi, sont liés à la musique et au son. J'allais chercher un percussionniste, Eddie Hall, qui habite à Brooklyn, pour enregistrer des pistes pour une trame sonore. J'ai tout vu, j'ai tout vu. Ç'a affecté les choses de belle manière. Tout ce qu'on fait aujourd'hui est lié par un fil très mince. Ça change notre appréciation de l'art. Ça rend les choses plus vitales.» Reid voudrait que les gens utilisent la peur, cette énergie, pour vivifier leur vie, pour respirer plus profondément, pour «apprécier le moment actuel. Ça nous connecte d'une manière très immédiate». Ce jour-là, raconte le musicien, les gars de Living Colour se sont tous donné un coup de fil «pour s'assurer que tout allait bien».

Living Colour est de retour d'une tournée européenne. Un disque devrait sortir avant la fin 2003. Pour l'instant, le groupe se pose des questions sur sa place au XXIe siècle, lui qui a cessé ses activités en 1995. «C'est un très beau défi.»

Question de point de vue

Pour la série «Guitare solo» pour laquelle il est de passage à Montréal, il jongle encore avec les possibilités. En rigolant, il évoque des pôles aussi éloignés que Robert Fripp et Howard Jones. Il évoque son groupe My Science Project, un ensemble réunissant le rapper Beans (Anti-Pop Consortium), DJ Logic, Leon Gruenbaum et Don Byron. «C'est une réponse à The Orb, un de mes ensembles contemporains favoris. J'ai voulu le faire en version solo, comme pour mon travail avec des compagnies de danse. Ce sont les pensées qui m'habitent en préparant ce concert.»

Reid dit avoir appris sur le tard qu'il s'engageait pour un concert strictement solo. «Je pense que les guitaristes de cette série vont avoir plusieurs approches. Je vais probablement faire quelques pièces à la guitare seule. Mais je vais aussi faire des paysages sonores qui peuvent se rapprocher de Guitar Oblique [sur Knitting Factory], que j'ai fait avec Elliott Sharp et David Thorn. Ce sera une sorte de Guitar Oblique solo. Je pourrais aussi faire des chansons.» Une des pièces composées par Bill Frisell sur l'album que les deux guitaristes ont enregistré en 1986, Smash And Scatteration (Rykodisc, 1986), fait partie des plans de Reid. À ce propos, le même Frisell fait partie de la série «Guitare solo» du FIJM. Quand on lui fait remarquer que l'éventail des musiques qu'il envisage est large, Reid éclate de rire et répète que c'est ce qui l'a occupé ces derniers jours. L'improvisation sera au menu, comme la programmation de machines.

Bidouilleur électronique, le guitar hero? «Je suis un grand amateur de science-fiction et de "comic books". Les gens pensent que l'électronique est une voix de sortie facile. Mais c'est faux. Il faut passer par-dessus plusieurs limites pour que ça respire.» La trame sonore de Bernard Herrmann pour le film The Day The Earth Stood Still, portée par le thérémine, l'a «jeté par terre».

Sur le mythe du guitar hero, Reid cite des gens comme Bill Nelson et son populaire groupe Be-Bop Deluxe. «Il s'est engagé dans une aventure vraiment personnelle. Il y a même des disques où il ne joue pas de guitare. Il était en avance sur tout le monde. Il a fait parmi les premiers trucs jungle, au début des années 90.» Pour lui, Joseph Spence, «le phénoménal guitariste bohémien gospel», est aussi profond que Robert Fripp ou Carlos Santana, «sans qui je n'aurais jamais joué de guitare», ou James Ulmer, avec qui il a enregistré Memphis Blood: The Sun Sessions. Le solo d'Amos Garrett, sur Midnight At The Oasis (de Maria Muldaur, 1973), est évoqué comme l'un des «meilleurs phrasés, une grande combinaison de sensibilité jazz dans un contexte pop», malgré sa grande économie de notes. «Je ne l'ai jamais oublié.» Reid parle de différentes couleurs possibles.

Rap, blues, électronica, funk: la palette du monsieur est vigoureuse. En rigolant, Reid rappelle que des gens sont des héros pour certains et des vilains pour d'autres. «Quelle est la différence entre un combattant pour la liberté [freedom fighter] et un terroriste? Je ne le sais pas. C'est souvent selon celui qui juge de la question.» Ce devait être l'énoncé qui allait faire surgir les considérations politiques. Au Gesù ce soir à 18h.
 
 
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