Vitrine du disque - Du grand Vivaldi
Dans le cadre de son intégrale Vivaldi, qui se signale en général aux yeux des consommateurs par l'exhibition en couverture de mannequins dénutris à l'air perdu ou provocateur, Opus 111 édite avec cette très habile reconstitution d'un hypothétique office de vêpres pour l'Assomption, par Frédéric Delaméa et Rinaldo Alessandrini, le chef-d'oeuvre de sa collection.
Il n'existe pas à proprement parler de Vêpres de Vivaldi, mais l'assemblage des partitions de Vivaldi souvent bien connues, comme le Dixit Dominus ou le Salve Regina, est tout à fait conforme à ce qui aurait pu se faire en son temps à Venise. Mais ce qui fait plaisir en premier lieu, c'est la lumière qui irradie des interprétations de Rinaldo Alessandrini. Pour l'occasion, le bouillonnant chef italien a évité les excès exhibitionnistes et brutaux qui caractérisaient nombre de ses enregistrements récents. La fougue demeure, mais la crispation a disparu au profit d'une vie fourmillante.
Comme d'habitude avec Alessandrini, son disque est servi par des solistes de haut calibre (une véritable démonstration de Roberta Invernizzi!) aux voix parfaitement assorties. Qui plus est, jubilation, énergie, profondeur sont relayées par une technique d'enregistrement d'une pureté et d'un équilibre parfaits.
Un grand enregistrement.
Christophe Huss
HAYDN PAR SCHERCHEN
Symphonies nos 44, 45, 49, 55, 80, 88, 92 à 104. Orchestre de l'Opéra de Vienne et Orchestre symphonique de Vienne, dir.: Hermann Scherchen. Deutsche Grammophon 6 CD 471 256-2.
Je suis plutôt récalcitrant à présenter des enregistrements historiques dans le cadre de cette rubrique: ceux-ci s'adressent très majoritairement à un public de spécialistes. Certains legs pourtant (je pense à Tosca par Callas, aux symphonies de Beethoven par Furtwängler ou au Tristan de Karajan à Bayreuth) devraient toucher un cercle plus large de mélomanes. Les enregistrements de dix-neuf des symphonies de Joseph Haydn par Hermann Scherchen sont de ceux-là. Deutsche Grammophon, qui par le jeu des fusions d'entreprises a récupéré le catalogue Westminster détenteur de ces bandes, met à disposition, dans un coffret de six CD de l'inespérée collection «Original Masters», des témoignages majeurs dont la réédition était attendue depuis plus de trente ans.
Haydn, le plus grand créateur de l'histoire de la musique (on lui doit l'invention du quatuor et de la symphonie!), rencontre ici son interprète le plus inventif. Certains mouvements sont des légendes, par exemple le finale de la symphonie Militaire, pris à un train d'enfer, ou celui de la symphonie Les Adieux, où les instrumentistes disent «au revoir» en quittant l'estrade. Mais il faut surtout souligner la profonde beauté des mouvements lents (écoutez la Symphonie n° 44), la transparence du tissu orchestral et l'humour omniprésent de ces interprétations viscérales et profondément humaines, qui ne sont pas sans rappeler l'art d'un Bruno Walter dans Beethoven et Brahms.
Si la monophonie de ces enregistrements réalisés majoritairement entre 1950 et 1953 ne vous rebute pas, voici une petite boîte qui vous donne accès à l'Histoire de l'interprétation, celle avec un grand «H».
C. H.
***
Rock
Together
Barra Mundi
(Fusion III)
Du lounge, du lounge, nous voulons du lounge, crient depuis quelques années toute une génération sans doute nostalgique de l'époque du nouvel âge. L'industrie a entendu et livre désormais sur une base régulière une ribambelle d'albums pour satisfaire ses trentenaires en mal de lignes musicales épurées qui, avec le collectif Barra Mundi — une créature française —, ont désormais de quoi se mettre sous la dent. Dans le boîtier double: du neuf qui sonne comme du vieux, avec Arnica Montana, Hattler, Autour de Lucie, Blue Cat, Electrorama ou encore Big Men qui, à grands coups d'échantillonneurs et de machines sophistiquées, explorent l'univers de l'électro chic et de bon goût. Le voyage est décousu, avec ici du pop binaire sentant bon le parfum fleuri d'Anni-Frid Lyngstad — une des chanteuses d'Abba — et là des tonalités un brin industrielles que Sister of Mercy, The Cure ou The Men Without Hat n'auraient pas détestées. Et puis, il y a aussi du deep house langoureux, du techno FM, des rythmes indiens, de l'électro cosmique et même du Pat Metheny revisité par Nick Holder. Ça ne s'invente pas. Le tout pour une ratatouille sans grande envergure qui peut s'écouter ou s'éviter, selon l'humeur.
Fabien Deglise
THE VERY BEST OF
The Eagles
Warner
Trente-trois titres, plus un DVD. Très exactement ce qu'il vous faut des Eagles pour les Fêtes? Pas du tout. Il ne faut rien à personne des Eagles. Moi qui aimai beaucoup les Eagles dans les années 70, moi qui usai leur Greatest Hits première époque (pré-Hotel California) jusqu'à ce que la face B joue à la place de la face A, je déclare aujourd'hui avoir été eu comme un papoose, possédé comme le dernier des imbéciles. Les Eagles, comme leur patronyme l'indique, étaient (et sont) des rapaces. Plus précisément des charognards. Leur truc, c'était de piquer à gauche et à droite ce qu'il y avait eu de bon dans la communauté country-rock du début des années 70, chez les paumés magnifiques et trop tôt disparus comme Gram Parsons et Lowell George, ou du côté de groupes inventifs mais éphémères comme les Flying Burrito Brothers et Manassas, de resservir le tout édulcoré et dilué dans la sauce pop, puis d'en récolter seuls l'usufruit. Les Eagles, c'était ça: un répréhensible produit de récupération dont, auditeur naïf de CHOM, je me contentai, faute de mieux, jusqu'à ce que je découvre les albums des Parsons et compagnie et puisse mesurer ce qui séparait les fac-similés des vraies affaires. Certes, j'ai encore un fond d'affection pour Tequila Sunrise et Peaceful Easy Feeling, et il m'arrive même de laisser Hotel California jouer à CHOM les soirs de faiblesse morale, mais si au moins un lecteur trouvait sous l'arbre l'Anthology de Gram Parsons au lieu de ce best of frelaté, ce serait ça de gagné pour la justice.
Sylvain CormierVitrine du disque
Entre évolution et réévaluation, du Daho à la Daho
Sylvain Cormier
***
Chanson
RÉÉVOLUTION
Étienne Daho
Virgin (EMI)
Ça ne peut qu'être voulu. On dirait la photo de pochette de l'album Paris ailleurs, paru en 1991, sommet de l'oeuvre d'Étienne Daho. Le bel Étienne est de profil plutôt que de face, mais c'est le même traitement. La même tête en noir et blanc, le même contraste extrême. La question est plus que suggérée: en douze ans, Daho n'a-t-il que si peu bougé? Et puis on écoute ce neuvième disque du Rennais et on est tenté de répondre par l'affirmative: Réévolution, c'est la preuve que Daho a trouvé en 1991 sa facture idéale et qu'il ne s'en éloigne depuis que pour mieux y revenir. Ici, on est avec Daho chez Daho. C'est beau, confortable, design, cool sixties dans la décoration, et ce n'est surtout pas moins intéressant parce que très familier.
Réévolution? Le titre n'imbrique pas évolution et révolution, mais évolution et réévaluation. Daho fait le tour de son propre jardin et le trouve à son goût. Et nous itou. Et on se dit comme lui: pourquoi ne pas tout simplement l'entretenir? Daho se livre donc sans gêne à ses dadas et on lui en sait gré: rebonjour la chanson pop à gogo d'inspiration Salut les copains (Talisman, Retour à toi), rebonjour la pop techno du début des années 80 (Vis à vis, Réévolution), rebonjour les mélodies suaves savamment susurrées (Les Remparts, Les Jalousies). Sans oublier l'offrande obligée au culte de Gainsbourg: If est plus gainsbourgeoise que nature avec ses rimes toutes en if et Charlotte «Lemon Incest» Gainsbourg elle-même au micro neurasthénique. Incorrigible, Daho s'offre même son nanane préféré, en ultime fan qu'il est: le duo d'office avec une ex-jeune fille en fleurs. Après Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Astrud Gilberto et Dani, c'est Marianne Faithfull qui s'y colle, le temps de réciter un extrait de la fameuse Vénus en fourrure couchée sur papier par son propre grand-oncle, le sulfureux Léopold Von Sacher-Masoch. Notez la référence à la Venus In Furs du Velvet Underground: Daho est fidèle à cette obsession-là aussi.
Inutile de combattre: ce type chante comme un dieu. Son timbre est le plus naturellement beau de la chanson française depuis Richard Anthony, cela dit sans ironie. Qu'il nous redonne des airs à la manière de ses meilleurs airs n'est pas en cela sujet à critique: il n'y a qu'à se laisser délicieusement ballotter. Étienne Daho évolue, oui. Mais seulement en eaux connues.
S. C.
Il n'existe pas à proprement parler de Vêpres de Vivaldi, mais l'assemblage des partitions de Vivaldi souvent bien connues, comme le Dixit Dominus ou le Salve Regina, est tout à fait conforme à ce qui aurait pu se faire en son temps à Venise. Mais ce qui fait plaisir en premier lieu, c'est la lumière qui irradie des interprétations de Rinaldo Alessandrini. Pour l'occasion, le bouillonnant chef italien a évité les excès exhibitionnistes et brutaux qui caractérisaient nombre de ses enregistrements récents. La fougue demeure, mais la crispation a disparu au profit d'une vie fourmillante.
Comme d'habitude avec Alessandrini, son disque est servi par des solistes de haut calibre (une véritable démonstration de Roberta Invernizzi!) aux voix parfaitement assorties. Qui plus est, jubilation, énergie, profondeur sont relayées par une technique d'enregistrement d'une pureté et d'un équilibre parfaits.
Un grand enregistrement.
Christophe Huss
HAYDN PAR SCHERCHEN
Symphonies nos 44, 45, 49, 55, 80, 88, 92 à 104. Orchestre de l'Opéra de Vienne et Orchestre symphonique de Vienne, dir.: Hermann Scherchen. Deutsche Grammophon 6 CD 471 256-2.
Je suis plutôt récalcitrant à présenter des enregistrements historiques dans le cadre de cette rubrique: ceux-ci s'adressent très majoritairement à un public de spécialistes. Certains legs pourtant (je pense à Tosca par Callas, aux symphonies de Beethoven par Furtwängler ou au Tristan de Karajan à Bayreuth) devraient toucher un cercle plus large de mélomanes. Les enregistrements de dix-neuf des symphonies de Joseph Haydn par Hermann Scherchen sont de ceux-là. Deutsche Grammophon, qui par le jeu des fusions d'entreprises a récupéré le catalogue Westminster détenteur de ces bandes, met à disposition, dans un coffret de six CD de l'inespérée collection «Original Masters», des témoignages majeurs dont la réédition était attendue depuis plus de trente ans.
Haydn, le plus grand créateur de l'histoire de la musique (on lui doit l'invention du quatuor et de la symphonie!), rencontre ici son interprète le plus inventif. Certains mouvements sont des légendes, par exemple le finale de la symphonie Militaire, pris à un train d'enfer, ou celui de la symphonie Les Adieux, où les instrumentistes disent «au revoir» en quittant l'estrade. Mais il faut surtout souligner la profonde beauté des mouvements lents (écoutez la Symphonie n° 44), la transparence du tissu orchestral et l'humour omniprésent de ces interprétations viscérales et profondément humaines, qui ne sont pas sans rappeler l'art d'un Bruno Walter dans Beethoven et Brahms.
Si la monophonie de ces enregistrements réalisés majoritairement entre 1950 et 1953 ne vous rebute pas, voici une petite boîte qui vous donne accès à l'Histoire de l'interprétation, celle avec un grand «H».
C. H.
***
Rock
Together
Barra Mundi
(Fusion III)
Du lounge, du lounge, nous voulons du lounge, crient depuis quelques années toute une génération sans doute nostalgique de l'époque du nouvel âge. L'industrie a entendu et livre désormais sur une base régulière une ribambelle d'albums pour satisfaire ses trentenaires en mal de lignes musicales épurées qui, avec le collectif Barra Mundi — une créature française —, ont désormais de quoi se mettre sous la dent. Dans le boîtier double: du neuf qui sonne comme du vieux, avec Arnica Montana, Hattler, Autour de Lucie, Blue Cat, Electrorama ou encore Big Men qui, à grands coups d'échantillonneurs et de machines sophistiquées, explorent l'univers de l'électro chic et de bon goût. Le voyage est décousu, avec ici du pop binaire sentant bon le parfum fleuri d'Anni-Frid Lyngstad — une des chanteuses d'Abba — et là des tonalités un brin industrielles que Sister of Mercy, The Cure ou The Men Without Hat n'auraient pas détestées. Et puis, il y a aussi du deep house langoureux, du techno FM, des rythmes indiens, de l'électro cosmique et même du Pat Metheny revisité par Nick Holder. Ça ne s'invente pas. Le tout pour une ratatouille sans grande envergure qui peut s'écouter ou s'éviter, selon l'humeur.
Fabien Deglise
THE VERY BEST OF
The Eagles
Warner
Trente-trois titres, plus un DVD. Très exactement ce qu'il vous faut des Eagles pour les Fêtes? Pas du tout. Il ne faut rien à personne des Eagles. Moi qui aimai beaucoup les Eagles dans les années 70, moi qui usai leur Greatest Hits première époque (pré-Hotel California) jusqu'à ce que la face B joue à la place de la face A, je déclare aujourd'hui avoir été eu comme un papoose, possédé comme le dernier des imbéciles. Les Eagles, comme leur patronyme l'indique, étaient (et sont) des rapaces. Plus précisément des charognards. Leur truc, c'était de piquer à gauche et à droite ce qu'il y avait eu de bon dans la communauté country-rock du début des années 70, chez les paumés magnifiques et trop tôt disparus comme Gram Parsons et Lowell George, ou du côté de groupes inventifs mais éphémères comme les Flying Burrito Brothers et Manassas, de resservir le tout édulcoré et dilué dans la sauce pop, puis d'en récolter seuls l'usufruit. Les Eagles, c'était ça: un répréhensible produit de récupération dont, auditeur naïf de CHOM, je me contentai, faute de mieux, jusqu'à ce que je découvre les albums des Parsons et compagnie et puisse mesurer ce qui séparait les fac-similés des vraies affaires. Certes, j'ai encore un fond d'affection pour Tequila Sunrise et Peaceful Easy Feeling, et il m'arrive même de laisser Hotel California jouer à CHOM les soirs de faiblesse morale, mais si au moins un lecteur trouvait sous l'arbre l'Anthology de Gram Parsons au lieu de ce best of frelaté, ce serait ça de gagné pour la justice.
Sylvain CormierVitrine du disque
Entre évolution et réévaluation, du Daho à la Daho
Sylvain Cormier
***
Chanson
RÉÉVOLUTION
Étienne Daho
Virgin (EMI)
Ça ne peut qu'être voulu. On dirait la photo de pochette de l'album Paris ailleurs, paru en 1991, sommet de l'oeuvre d'Étienne Daho. Le bel Étienne est de profil plutôt que de face, mais c'est le même traitement. La même tête en noir et blanc, le même contraste extrême. La question est plus que suggérée: en douze ans, Daho n'a-t-il que si peu bougé? Et puis on écoute ce neuvième disque du Rennais et on est tenté de répondre par l'affirmative: Réévolution, c'est la preuve que Daho a trouvé en 1991 sa facture idéale et qu'il ne s'en éloigne depuis que pour mieux y revenir. Ici, on est avec Daho chez Daho. C'est beau, confortable, design, cool sixties dans la décoration, et ce n'est surtout pas moins intéressant parce que très familier.
Réévolution? Le titre n'imbrique pas évolution et révolution, mais évolution et réévaluation. Daho fait le tour de son propre jardin et le trouve à son goût. Et nous itou. Et on se dit comme lui: pourquoi ne pas tout simplement l'entretenir? Daho se livre donc sans gêne à ses dadas et on lui en sait gré: rebonjour la chanson pop à gogo d'inspiration Salut les copains (Talisman, Retour à toi), rebonjour la pop techno du début des années 80 (Vis à vis, Réévolution), rebonjour les mélodies suaves savamment susurrées (Les Remparts, Les Jalousies). Sans oublier l'offrande obligée au culte de Gainsbourg: If est plus gainsbourgeoise que nature avec ses rimes toutes en if et Charlotte «Lemon Incest» Gainsbourg elle-même au micro neurasthénique. Incorrigible, Daho s'offre même son nanane préféré, en ultime fan qu'il est: le duo d'office avec une ex-jeune fille en fleurs. Après Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Astrud Gilberto et Dani, c'est Marianne Faithfull qui s'y colle, le temps de réciter un extrait de la fameuse Vénus en fourrure couchée sur papier par son propre grand-oncle, le sulfureux Léopold Von Sacher-Masoch. Notez la référence à la Venus In Furs du Velvet Underground: Daho est fidèle à cette obsession-là aussi.
Inutile de combattre: ce type chante comme un dieu. Son timbre est le plus naturellement beau de la chanson française depuis Richard Anthony, cela dit sans ironie. Qu'il nous redonne des airs à la manière de ses meilleurs airs n'est pas en cela sujet à critique: il n'y a qu'à se laisser délicieusement ballotter. Étienne Daho évolue, oui. Mais seulement en eaux connues.
S. C.
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