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Les résistances du jazz

Serge Truffaut   29 juin 2002  Musique
Archie Shepp — Photo Tshi
Archie Shepp — Photo Tshi
Le plus politique des engagements musicaux se manifestera le 4 juillet. Il s'appelle Archie Shepp, Roswell Rudd, Reggie Workman et Andre Cyrille. Il a eu une descendance qui elle aussi excitera la fibre contestataire. Ses aiguilleurs s'appellent Bruno Tocanne, Benoit Keller et Lionel Martin.

L'obligation de résistance ou de contestation a secoué le jazz pendant des lunes et des lunes. En fait, elle lui est inhérente. Du milieu des années 40 à celui des années 70, la ségrégation fut au coeur des préoccupations esthétiques d'un nombre imposant d'artistes au point de les convertir au militantisme. Chez Coltrane, la résistance fut habillée de religions. Son Love Supreme, son offrande à Dieu, était protestante, bouddhiste, zen et africaine.

Chez Miles Davis, elle trempait dans l'individualisme. Chez Cecil Taylor, elle était et demeure stylistique. Idem pour Paul Bley. Puis il y eut les politiques. Charles Mingus et Max Roach furent les premiers à afficher ou plutôt à formuler des manifestes sonores qui avaient ceci de singulier qu'ils avaient la franchise comme le courage de leurs opinions. Que le gouverneur de l'Arkansas envoie la garde nationale pour empêcher qu'une gamine fréquente l'université des p'tits Blancs et hop! Mingus écrivait dans la rage les Fables Of Faubus, du nom du gouverneur en question. Qu'un loustic conjugue la politique avec le mépris et hop! Max Roach composait la Freedom Now Suite.

De tous les politiques, Archie Shepp fut l'empêcheur de tourner en rond par excellence. L'acteur des contrariétés. L'auteur passionné de ces sens dessus dessous qui avaient le chic d'instiller le malaise dans un univers manipulé par les patrons de cet académisme propre à chloroformer les quidams. Voilà que le Shepp revient au Festival de jazz.

Il n'y revient pas n'importe comment. On sait, c'est une lapalissade. Toujours est-il qu'il ne nous revient pas comme il nous était venu il y a deux ans au Spectrum, ni comme il y a une dizaine d'années dans l'ancien TNM. Au Spectrum, il était accompagné du pianiste Horace Parlan avec lequel il interpréta les vieux blues. Les plus historiques d'entre eux, les St James Infirmary, God Bless The Child et compagnie. Au TNM? Avec son quartet régulier.

Aujourd'hui, en fait le 4 juillet, fête nationale des Américains, il nous revient avec l'une de ses formations... politiques! Celle qu'il fonda avec les trombonistes Roswell Rudd et Grachan Moncur III, le contrebassiste Jimmy Garrison et le batteur Beaver Harris. Ils étaient alors tous membres de la New Thing. Cette nouvelle chose qui avait ceci de nouveau qu'elle accoucha du free jazz.

Il y a un aspect inusité à cette histoire. Après avoir travaillé à ou favorisé l'éclosion de la révolution musicale, Shepp, parce qu'il avait réalisé qu'elle avait alors fait son temps, qu'elle était dans un cul-de-sac, s'attela à sa mise entre parenthèses. Une fois le jazz décapé, nettoyé de toutes ses scories, il y avait nécessité, selon lui, de revenir aux origines. D'où cette série de deux albums qu'il consacra, en compagnie du pianiste Horace Parlan, aux blues nés à La Nouvelle-Orléans, voire à Liverpool. La St James Infirmary vient de la cité des Beatles.

Une fois, donc, ce travail d'archéologie accompli, l'exemple fut repris par plus d'un. Ces deux albums parus sur étiquette Steeple-Chase sont pour beaucoup dans l'émergence du mouvement dit revivaliste dont Wynton Marsalis est le chef de file depuis vingt ans maintenant. Et alors? Maintenant que la sauce a bien pris, voilà que Shepp renoue avec les vieux anges de la liberté.

Garrison et Harris n'étant plus du monde ici-bas, Shepp et Rudd ont fait appel à de vieilles connaissances partageant évidemment avec eux l'esthétique du déstabilisant. À la contrebasse il y aura Reggie Workman, à la batterie on retrouvera Andrew Cyrille. Tous ensemble, ils ont publié l'an dernier Live In New York, paru sur étiquette Soundscape qu'Universal distribue, qui fut sans contredit une des dix meilleures nouveautés. Sur cet album, on peut entendre Leroy Jones alias Amiri Baraka réciter sur certaines plages ses poèmes. Soit dit en passant, ce dernier a écrit un des livres essentiels sur le jazz: The Blues People.

Sans compromis

Ce show a ceci de d'ores et déjà séduisant qu'il nous permettra d'entendre enfin le tromboniste Rudd. On dit enfin parce que pendant longtemps, beaucoup trop longtemps, Rudd s'était retiré de la scène du jazz pour mieux étudier les folklores des cinq continents. En plus d'être un tromboniste, et un grand, ce diplômé de Yale est un fameux archiviste des musiques. Il vient d'ailleurs d'enregistrer un album en compagnie d'artistes sénégalais.

Toujours est-il que Rudd a ceci de commun avec le saxophoniste Steve Lacy qu'il est à la fois un primitif et un avant-gardiste. Son style puise dans le jeu des trombonistes de La Nouvelle-Orléans et dans le contemporain. Il n'a jamais été «bibop». Il fut plus influencé par Tricky Sam Nanton et tous ses trombonistes experts en bâillements de crocodiles que par J. J. Johnson. Il est surtout un des précurseurs du jeu moderne que des plus jeunes comme Craig Harris ont emprunté.

C'est quelqu'un, ce Rudd! Il faut l'entendre développer ses pleines et ses déliées sur Acute Motelitis, ou la célèbre Ujamma, ou Bamako, ou Slide By Slide et autres morceaux que l'on retrouve sur le compact mentionné et qui seront au programme de leur prestation.

Il y aura donc la résistance selon Shepp et Rudd. Il y aura également, au Off-Festival de jazz, celle du trio formé par le batteur Bruno Tocanne, le saxophoniste Lionel Martin et le contrebassiste Benoit Keller. De ce côté-ci de l'Atlantique, on connaît pas ou peu ces jazzmen français à cause des éternels malaises de la distribution. À la lecture des mensuels Jazzman, Jazz-Hot et Jazz Magazine, on constate que...

Sur étiquette Agapes, ce trio vient de confectionner un bijou justement baptisé... Résistances! Un album où l'on nous promène dans les Méandres du fou. Un album introduit et conclu par rien de moins qu'une appropriation du célèbre Chant des partisans. Ces messieurs font partie de cette tendance que les Louis Sclavis, Michel Portal, Henri Texier défendent et protègent. Laquelle? L'implosion de tout ce qui est musicalement plat et gros bêta.

Ils sont sans compromis sans être militants. Ils ne sont pas les adhérents lymphatiques d'un discours ou d'une méthode. Pourquoi? Parce que avec eux, à leur égard, ils cultivent l'exigence. N'ayez crainte! Leur musique n'est pas ardue, n'est pas harassante. Elle colle au temps présent. Ou plutôt, elle en discerne les lignes de fractures. Mettons qu'elle est très anti-Front national. Suffit de causer cinq minutes à peine avec Tocanne pour s'en rendre compte.

Elle a ceci d'également moderne, dans le sens esthétique, qu'elle ne se contente pas de reproduire ad nauseam la litanie des lieux communs. Leur jazz n'est pas un jazz d'emprunt, mais bien un jazz qui se cherche avec constance. Autrement dit, qui est admirable. En plus de jouer ensemble, ces trois instrumentistes se produiront ici et là sur les scènes du Off, notamment dans le cadre du show consacré à Roland Topor.

Les cartes de la résistance maintenant dévoilées, il nous reste à espérer qu'elles favoriseront l'émergence de beaucoup d'autres.
 
 
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