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    Critique concert

    L’instant Gauvreau

    21 mai 2015 |Christophe Huss | Musique
    Voir Walter Boudreau s’agiter au milieu pour diriger deux pianistes avait sa part de surréalisme.
    Photo: Jérôme Bertrand Voir Walter Boudreau s’agiter au milieu pour diriger deux pianistes avait sa part de surréalisme.

    La Société de musique contemporaine du Québec a articulé son concert-bénéfice autour de Claude Gauvreau. Le poète, même outre-tombe, a gagné par K.-O. !

     

    Courte mais fascinante soirée qui consacrait in fine la primauté de la poésie sur la musique, enfin une certaine forme de musique, dans un certain cadre. Je suis sorti du concert convaincu que le piano est le pire des instruments pour illustrer quoi que ce soit émanant de Claude Gauvreau. Comment un châssis, des cordes, des marteaux, des touches peuvent-ils rendre justice à l’envol des mots ? La valse de l’asile de Boudreau reste un admirable ver d’oreille, mais n’a comme source d’expression que le retour sur soi et le tourbillon.

     

    Tout au contraire, sous la lecture exceptionnellement engagée de François Papineau d’extraits de L’asile de la pureté et de La charge de l’orignal épormyable se déployaient les sons électroniques d’un instrument arachnéen inventé par André Pappathomas, vrai héros de la fête. Métal pincé, métal frotté relayaient en sons cette araignée tissant sa toile dans le cerveau du poète maudit. Des sons qui s’échappent de tout cadre, c’est exactement ce qu’il fallait. C’est aussi ce que donnait Boudreau dans son Prélude, avec une électronique battant en brèche cloches et chants ancestraux (Gauvreau était viscéralement anticlérical). Casser l’attendu par les artifices, avec au passage une très belle mise en scène rituelle pour l’Ensemble Mruta Mertsi : c’est bien vu.

     

    Modèles éculés

     

    Le « classique » a tant perdu de plumes mercredi soir. À commencer par l’imbécillité stérile du rituel du concert. Même tragique erreur que la veille, lors de l’interruption de la 3e Symphonie de Mahler entre les deux derniers mouvements. Comment Lorraine Pintal n’a-t-elle pas pu convaincre Boudreau et Lefèvre que le spectacle devait coûte que coûte s’amalgamer d’un souffle, sans interruption ?

     

    Pourquoi, sur le doux postlude des lectures et son fondu au noir, Alain Lefèvre n’a-t-il pu s’installer discrètement au piano et enchaîner sa valse ? Ben non, monsieur le pianiste de concert est rentré, s’est fait applaudir et a salué. Anéantissement du glorieux moment poétique et théâtral. Pourtant Lefèvre n’est pas vaniteux ; cette faute de goût est incompréhensible.

     

    Même chose après l’édifiante projection de la prestation de Gauvreau, un an avant sa mort, lors de la Nuit de la poésie. Lentement, les pianistes et le chef auraient dû se glisser sur scène. Non. Interruption, encore.

     

    La transcription du 3e mouvement du concerto de l’asile n’a strictement aucun intérêt. Le passage du matériau thématique d’un protagoniste à l’autre exige les couleurs orchestrales. Voir Walter Boudreau s’agiter au milieu pour diriger deux pianistes avait sa part de surréalisme, il est vrai.

     

    Et puis… Et puis est venu l’instant Gauvreau, la revanche du poète. Il n’avait pas été prévu, évidemment. C’est que tout le monde s’est perdu au milieu de la pièce. Le naufrage, la panade la plus terrible vue en 12 ans : Boudreau égaré dans sa propre partition, Lefèvre tentant de lui souffler où il était, puis, devant l’enlisement, essayant de rallier à coups de tête et de regards insistants le second pianiste, Matthieu Fortin.

     

    Ils voulaient tous faire les vedettes, ils ont été punis mais ont salué, en fats majeurs, avec moult embrassades : valse de l’asile ou bal de dupes ? Les vrais vainqueurs de la soirée sont venus ensuite, modestement, partager le triomphe qu’ils méritaient au premier chef. On les renommera ici, par mesure d’équité : François Papineau, André Pappathomas et Lorraine Pintal. Et Gauvreau, post mortem. Celui-là, il a dû bien se marrer dans sa tombe !

    Voir Walter Boudreau s’agiter au milieu pour diriger deux pianistes avait sa part de surréalisme. Voir Walter Boudreau s’agiter au milieu pour diriger deux pianistes avait sa part de surréalisme.
    Une soirée à l’asile
    Walter Boudreau : Prélude (Destin tragique), extrait de L’asile de la pureté. Claude Gauvreau : Lectures d’extraits de L’asile de la pureté et de La charge de l’orignal épormyable. Walter Boudreau : Valse de l’asile. La nuit de la poésie (1970), film de Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse (extrait : participation de Claude Gauvreau). Walter Boudreau : La charge de l’orignal épormyable (3e mouvement du Concerto de l’asile, arrangé pour deux pianos). Ensemble Mruta Mertsi, André Pappathomas (direction de l’ensemble et instrument inventé), François Papineau (lectures), Alain Lefèvre et Matthieu Fortin (pianos), Walter Boudreau (direction), Lorraine Pintal (mise en scène). Salle Pierre-Mercure, mercredi 20 mai 2015.












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