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    Montréal en lumière

    Daran au Gesù, ou l’immigrant de l’audace

    22 février 2015 22h41 |Sylvain Cormier | Musique
    Au concert de Daran vendredi soir
    Photo: Facebook Au concert de Daran vendredi soir
    En entrevue, au moment de la sortie de son album guitare-voix-harmonica, Le monde perdu, il avait presque peur. En rigolant. Dans quelle «folle aventure» s’était-il lancé encore? Plus loin! Ce diable d’homme s’était mis martel en tête d’aller plus loin que la fois de son «concert dessiné» : rappelez-vous, c’était en 2010 au Cabaret du Musée Juste pour rire, Michel Alzéal illustrait à mesure chaque chanson, une caméra au-dessus de sa table relayant le dessin, du premier trait à une sorte d’achèvement.

    Expérience unique, se disait-on: c’était fascinant, mais ça avait ses limites, je me souviens que le chanteur disparaissait parfois, on s’abandonnait au geste du dessinateur et le reste devenait trame sonore. Ou alors l’illustration n’aboutissait pas, on en restait à l’ébauche. N’empêche. Brave et généreuse soirée, à l’image – littéralement – de ce Daran, alors en plein processus d’immigration au Québec: quand ce gars-là se risque, avions-nous pensé non sans admiration, il se risque pour vrai.

    Et voilà que vendredi soir au Gesù, tel qu’annoncé, il sautait de plus haut, et nous mesurions: d’impossiblement haut. Cette fois-ci, pour ce nouveau spectacle qu’il proposait dans le cadre de Montréal en lumière, une dessinatrice, Geneviève Gendron, interviendrait à même un écran graphique, sur du film! Songez qu’au moment de l’entrevue, le collaborateur Serge Maheu s’ingéniait encore, d’algorithmes en algorithmes, à créer le logiciel permettant une telle interaction. Tous des «malades mentaux», rigolait derechef le Daran, expliquant le processus entre deux séquences de… pure magie.

    Promesse tenue: du jamais vu

    Car c’était bien ça: du jamais vu. La promesse du «concert dessiné» de 2010, tenue au-delà de que l’imagination même pouvait concevoir alors. Pas facile à décrire en mots, je vous en passe un papier, mais disons que selon la chanson, une manière de faire correspondait: ici un clip dans lequel des personnages dessinés s’inséraient (dans des fenêtres, par exemple), là un grand contexte dessiné (la proue d’un bateau, tiens) et la vraie mer qui surgissait devant, filmée. Je suis très en dessous de la vérité: comprenez que la part dessinée et la part filmée se complétaient et se répondaient, que tout était possible: de la vraie fumée qui monte des débris calcinés d’une maison précédemment dessinée, une Wesphalia dessinée sur une vraie route québécoise s’arrêtant au bord de la mer, et ainsi de suite.

    Et chaque fois, une chanson du nouvel album, moins trame sonore que dans le «concert dessiné», pas mal plus intimement liée à ce qui était donné à voir: il faut dire que notre Daran ne paressait pas dans son coin, parmi ses guitares, ses pédales et ses ordis «comme dans un cockpit d’avion» (selon sa description), utilisant au mieux le générateur de boucles pour faire l’homme-orchestre, grattant généralement son acoustique et soufflant dans son harmonica, mais s’accompagnant au besoin lui-même à l’électrique distorsionnée, ou ajoutant une séquence de cordes: du boulot, que de boulot!

    Et le plus beau là-dedans, c’est que tout le monde était au service de l’œuvre multimédia ainsi créée, tout autant Jean-Jacques Daran que Geneviève Gendron, et l’on ne perdait pas un mot des textes puissamment évocateurs de Pierre-Yves Lebert (et autres paroliers). Dans Les gens du voyage, notamment: «Elle rêve au temps de sa mère / Où la pauvreté n’était pas la misère». Dans Gentil : «Je voulais pas être gentil / Je voulais juste qu’elle me donne / La clef de son paradis / Je voulais devenir un homme». À chaque fois l’image résonnait dans la voix, dans l’accompagnement, dans le dessin sur film, et en elle-même. Un travail fou pour exalter le verbe.

    Parfois, je devais me faire violence pour regarder jouer et chanter Daran (dans son incontournable Dormir dehors, je ne voulais que lui): difficile de ne pas toujours s’abandonner à ce qui se profilait à l’écran, ça hypnotise. Mais c’était sans doute mon problème à moi: pour peu que tous les sens soient en éveil, les images et les sons imposaient un mouvement très naturel, et le Gesù tout entier suivait la route dans le sens voulu. À la fin, le chanteur et la dessinatrice ont été ovationnés côte à côte: évidence du mérite partagé, ce qui n’est pas rien dans un monde où le chanteur a toujours préséance. C’est l’audace, comprenait-on, qui était ainsi très également récompensée. Et c’était l’immigrant toujours capable d’ailleurs voir ailleurs s’il y est. À monde perdu, nouveau monde trouvé.












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