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    La musique nouvelle à l’heure du multidisciplinaire

    24 janvier 2015 | Assïa Kettani - Collaboratrice | Musique
    Pour Véronique Lacroix, le multidisciplinaire permet non seulement d'attirer le public, souvent même de doubler l'auditoire, mais également de le guider vers des zones sonores méconnues.
    Photo: Pierre Léveillé Pour Véronique Lacroix, le multidisciplinaire permet non seulement d'attirer le public, souvent même de doubler l'auditoire, mais également de le guider vers des zones sonores méconnues.
    Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

    Pouvez-vous citer le nom d’un seul compositeur québécois de musique contemporaine ? En posant cette question, Véronique Lacroix, la directrice artistique de l’ensemble de musique contemporaine ECM +, met le doigt sur un des enjeux auxquels se confronte la création musicale d’aujourd’hui : la taille de son public. S’adressant à un public d’initiés, passionné mais restreint, les concerts de musique nouvelle attirent rarement plus de 200 personnes. Et ce, même si Montréal s’inscrit parmi les villes les plus dynamiques et les plus intéressantes en matière de création musicale.

     

    « Quand j’ai commencé il y a 30 ans, je me suis trouvée devant cette énigme : comment faire pour transmettre au public ma passion pour la musique contemporaine et pour la création musicale ? », rappelle Véronique Lacroix. C’est pour répondre à cette question que la chef d’orchestre a choisi de se spécialiser dans les spectacles multidisciplinaires. Car, en ouvrant la porte aux autres arts, la musique contemporaine se dote de moyens efficaces pour apprivoiser l’oreille non initiée.

     

    Aujourd’hui, le multidisciplinaire est « une pratique très courante », dit Emmanuelle Lizère, médiatrice culturelle au sein du Vivier. Même si la vidéo et les technologies font partie des moyens les plus prisés en la matière, le multidisciplinaire peut convoquer toutes les disciplines, comme la danse, le théâtre, le cirque, la littérature ou les arts visuels. Citons par exemple les opéras nouveaux de la compagnie Chants libres, qui réunissent librement théâtre, arts visuels, danse et vidéos, tout en explorant les multiples possibles de la mise en scène et les frontières de l’espace. Ou encore la rencontre entre création musicale et arts picturaux que proposent Projections libérantes et le compositeur Simon Martin, conçue autour des tableaux de trois peintres québécois, Paul-Émile Borduas, Jean-Paul Riopelle et Ozias Leduc.

     

    Les spectacles multidisciplinaires accrochent ainsi un public « curieux, mais pas nécessairement le public classique qui sort du conservatoire », poursuit Isabelle Bozzini, violoncelliste et codirectrice du quatuor Bozzini. Un public attiré par les acrobates, les images, les technologies ou les textes, amené à franchir le pas vers une musique qu’il n’aurait pas spontanément découverte. Et, qui sait, y prendre goût… comme dans le cas du projet du quatuor Quasar, Le cri des oiseaux fous, monté à la croisée de la musique et de la littérature à partir d’ouvrages de Dany Laferrière et d’enregistrements de sa voix. « Le public venait écouter la voix de Dany Laferrière et a été surpris d’aimer la musique », rappelle Emmanuelle Lizère.

     

    Pour Véronique Lacroix, le multidisciplinaire peut non seulement attirer le public, mais aussi lui permettre de rester jusqu’au bout de la pièce. Comment ? En proposant « un habile mélange de connu et d’inconnu », explique-t-elle, destiné à guider l’auditeur pas à pas vers des zones sonores inexplorées. « Le sens de l’oreille n’est pas un sens facile à apprivoiser, comparativement au sens de l’oeil, explique-t-elle. L’ouïe est le sens qui nous avertit du danger. Devant des sons inconnus, le réflexe normal est de fuir… » Alors, elle utilise des thèmes, des images, des compositions connues ou des vidéos qu’elle imbrique dans la création musicale, histoire de prendre l’auditeur par la main et de l’amener à bon port. « En mélangeant musique nouvelle et points de repère visuels, on est capable de donner accès à l’auditoire à des références plus tangibles. Une image vaut mille mots. » Un exemple ? Le spectacle Illusions, qui prendra l’affiche cette année, est conçu comme une odyssée multimédia alliant des projections vidéo, la musique du compositeur américain Charles Ives, une thématique de fête foraine et des pièces contemporaines que l’auditeur est invité à découvrir. « Les éléments connus aident à se retrouver dans l’inconnu et les éléments inconnus permettent d’éclairer le reste sous un nouvel angle. Et cela crée un espace très riche pour l’auditeur. »

     

    Pour ce qui est de la création de tels spectacles, Emmanuelle Lizère insiste sur un mot d’ordre : la symbiose. Loin de chercher à assujettir un art à un autre, il s’agit bien d’inviter les créateurs à travailler ensemble. Une exigence qui n’est pas sans son lot de contraintes, poursuit Véronique Lacroix. Au-delà de la création artistique, il s’agit en effet « d’orchestrer les dialogues, d’organiser des réunions, de déterminer les thèmes, de faire des choix artistiques, de réunir les techniciens, de mettre en place des images… C’est un travail d’orfèvre et de collaboration où les pièges sont multiples. »

     

    Mais c’est aussi pour les artistes un moyen de donner libre cours à leur soif de créativité, réunissant un bassin de créateurs à l’affût, perpétuellement motivés par l’envie de faire bouger les frontières de leur art. « Pour nous, c’est une nécessité d’explorer, par mandat, par passion et par plaisir. C’est ce qui nous définit : chercher et trouver de nouvelles façons de faire, sentir qu’on se dépasse comme artiste et qu’on ne reste pas dans sa zone de confort », estime Isabelle Bozzini, dont le quatuor jongle entre répertoire classique et créations multidisciplinaires.

     

    Et, pour le public, c’est l’occasion de se voir convié à un spectacle total, vivant, où il est sollicité d’un point de vue émotif. « On ne cherche pas à raconter une histoire : l’objet scénique devient comme un tableau abstrait. Chaque spectateur perçoit une histoire et une émotion différentes de celles de son voisin, reçoit l’oeuvre et l’interprète à sa manière, dit Pauline Vaillancourt, directrice artistique de Chants libres. Je crois beaucoup dans la curiosité du public et son imagination. Ces spectacles sont des outils pour développer la curiosité du public et y répondre. »

     

    Mais, s’il y a une réaction que le public n’est pas tenu d’avoir, c’est l’indifférence. « Si le spectateur est disponible, il recevra un ensemble d’émotions. En général, les gens sont émus, touchés et surpris. Ils ne sortent pas vides. C’est un gros défi pour les artistes, auquel il est de plus en plus difficile de répondre, déplore-t-elle, à cause de technologies qu’on a dans notre salon. Mais, à partir du moment où les gens se déplacent pour aller voir les spectacles, rares sont ceux qui le regrettent. »













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