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    Oui, il y en a des raisons

    Le chef-d’oeuvre de René Lussier, Le trésor de la langue, célèbre ses 25 ans à Pop Montréal

    18 septembre 2014 |Marie-Pier Frappier | Musique
    René Lussier, improvisateur, compositeur et interprète, est l’âme du monument d’avant-garde <em>Le trésor de la langue</em>.
    Photo: Paul Demers René Lussier, improvisateur, compositeur et interprète, est l’âme du monument d’avant-garde Le trésor de la langue.
    Langue


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    Le festival de musique Pop Montréal et Visions ont décidé de rendre hommage au monument d’avant-garde Le trésor de la langue. Le Devoir a rencontré le capitaine de ce navire séditieux, l’improvisateur, compositeur et interprète René Lussier, afin de retracer la genèse de cet album mythique méconnu à tort.


    Bien des trésors restent dissimulés malgré leur grande valeur. Celui que René Lussier a exhumé avec Claude Beaugrand, Richard Desjardins, Patrice Desbiens, Fred Frith, mais aussi Michel Chartrand, René Lévesque, Pierre Elliott Trudeau et le général de Gaulle, il y a 25 ans, en est.

     

    Oui, il y en a des raisons qui expliquent pourquoi l’oeuvre n’est écoutée que par les initiés. Mais ce n’est pas l’idée de départ, ce road trip inspiré du cinéma documentaire et d’une quête de l’accent québécois entre Lussier et le preneur de son Claude Beaugrand, qui pose problème. « On voulait que les gens nous parlent, nous parlent en français, nous parlent du français, alors on a pensé à demander notre route », confie Lussier, avec ce sourire espiègle qu’il gardera durant les deux heures et demie d’entretien.

     

    À leur publication, ces extraits glanés le long du chemin du Roy ont été perçus comme autant de « chocs résurrecteurs ». Un Trésor 2 pourrait-il en faire autant dans un Québec encore tiraillé sur le plan linguistique ? « J’ai l’impression que dans ce temps-là, il y avait beaucoup plus de gens inspirants qui parlaient pour nous, pour la p’tite madame qui dit “ Pourquoi i coupent les pauvres ? ” par exemple. » « Je trouve qu’il a pas tort, Denys Arcand, quand on lui demande s’il referait On est au coton, Le confort et l’indifférence… rien n’a changé », répond Lussier, dans un rare moment de cynisme.

     

    Et pourtant, oui, il y en aurait des raisons pour refaire l’exercice, affirme celui qui signait dernièrement la musique des documentaires Manifestes en série (Hugo Latulippe), Trou story (Richard Desjardins et Robert Monderie) et de Carré rouge sur fond noir (Hugo Samson et Santiago Bertolino). « On pourrait faire quelque chose avec des mots qui commencent par “ R ”, hein ?…. Et recenser tous ceux qui les roulent encore ! »

     

    Tendre l’oreille. C’est un peu ça au fond qui pourrait le mieux résumer les kilomètres de ruban écoutés, mixés et découpés minutieusement par Lussier et Beaugrand tout au long de leur équipée. Rapidement, une musique émerge de cette cartographie sonore. René élabore des partitions calquées sur la façon de s’exprimer des gens rencontrés, il prend même des cours de solfège pour leur rendre hommage et montre une ébauche à la magicienne Hélène Prévost, qui la diffuse à son tour à un collègue bien placé à Radio-Canada. Sous le charme de ce prélude irrévérencieux, on décide d’aider Lussier à produire un morceau de 30 minutes « bien tassées » pour participer à un concours suisse de radio française. Il fait alors venir le génie improvisateur Fred Frith pour l’aider à concocter ce petit bout de trésor.

     

    « Quand les bonzes de Radio-Canada ont entendu ça, c’était un non catégorique », nous dit Lussier. Est-ce le : « On va botter le cul de tous les patrons » de Michel Chartrand qui posait problème ? Ou encore le « Vive le Québec libre ! » de De Gaulle ? Les résultats du référendum sur le blues du trombone triste ? L’« À la prochaine fois » de René Lévesque ? L’« Ôtez vos capotes/Pis mettez vos cagoules » de Desjardins ? L’extermination des Amérindiens, version poésie plantée ?

     

    « J’avais aussi sélectionné avec le monteur Jacques Leduc les bouts toujours d’actualité du manifeste du Front de libération du Québec [FLQ]… mais on me disait qu’il y avait un problème légal pour la diffusion. » Malgré les récriminations — « Vous n’allez pas me gâcher mes vacances avec ça », aurait dit un des décideurs —, le morceau a été envoyé… et il a gagné à l’unanimité ! Les échos ont été faibles de ce côté de l’Atlantique, même si le Canada gagnait ce prix pour la première fois depuis 1968, parce que la question de la diffusion inquiétait beaucoup ceux qui avaient vécu la Crise d'octobre.

     

    Un projet fulgurant

     

    N’empêche que Lussier part avec cette petite bourse suisse et décide d’en faire un album. « J’imaginais faire un projet sur dix ans à l’époque, voire y passer ma vie ! J’étais tout le temps là-dedans, j’en parlais à tout le monde. » Même au jeune Richard Desjardins, qui n’avait pas d’album en poche à l’époque. « Il me disait : “ Eille man, j’peux-tu aller vous voir en studio ?  » Et il y a pris goût. « On a enregistré Qui s’en souvient ? dans la cuisine, avec des bouts où Richard s’en va se chercher une bière : “ Crime, j’ai oublié de dire ‘ Si j’ai le droit de parler anglais ! ’ Tape ça  ! » Ce qui fut fait.

     

    Et ça donne un projet musical fulgurant, dont la pochette est illustrée par le sublime Louis-Pierre Bougie. L’oeuvre se met à faire du « millage » aussi sur scène, à l’invitation au départ du Festival de musique actuelle de Victoriaville. Entre les génies de la musique contemporaine qui se joignent à l’aventure et les fantômes de l’histoire dressés à chaque pouce carré de la scène s’immiscent le gars du Irving, la Française prétentieuse du parc Lafontaine, l’Anglaise de Québec, M. Chose et même le frère et la mère de Lussier. Entre-temps, Fernand Bélanger tourne Le trésor archange, allégorie cinématographique qui rend hommage à la production de départ.

     

    En concert à Montréal, René se souvient du moment où Pauline Julien, qu’il a accompagnée durant quelques années, lui a sauté au cou en le félicitant. Le lendemain, c’était le poète-politicien Gérald Godin : « René… C’est bon, c’est bon en crisse. Enfin… Enfin du jazz, du jazz québécois ! »

     

    Pierre Bourgault lui fera de douces remontrances pour avoir été écarté de l’oeuvre. Justice fut rendue au fabuleux orateur, alors qu’au moment de la réédition du Trésor de la langue, en 2007, René a pu trouver sa dernière chronique à la radio et en triturer de petits bouts. Ça donne La mort du Concorde,« un avion à réaction, comme Bourgault, que je me suis arrangé pour faire mourir dans la chanson, et à un moment d’ailleurs, on ne l’entend que respirer… »

     

    Jeudi, le fameux trésor sortira de l’ombre sur la scène de la POP Box sur Saint-Urbain. Pour René Lussier, ce sera aussi l’occasion de remonter le temps. Et de lui donner raison quand il dit que son trésor d’oralité est toujours d’actualité. Reste à être plus largement diffusé. « C’est ça qu’on va faire », comme dirait Michel Chartrand.

     

    René Lussier - La Visite De Charles De Gaulle; De Gaulle Revisité; L’Anglaise De Québec (Direction 3); Kiki; Manifeste Du F.L.Q.
    Le trésor de la langue à Pop Montréal
    Présentation de 25e anniversaire POP Box (Quartiers POP) Jeudi 18 septembre 2014, 19 h












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