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    Classique

    Robert von Bahr, le dernier des purs

    2 août 2014 |Christophe Huss | Musique
    Robert von Bahr, fondateur de BIS, est le plus positivement « allumé » de tous les éditeurs de disques de légende.
    Photo: Source BIS Robert von Bahr, fondateur de BIS, est le plus positivement « allumé » de tous les éditeurs de disques de légende.

    Le Suédois Robert von Bahr n’est pas un personnage connu du grand public, ni même des mélomanes. Il est pourtant l’un des grands éditeurs et directeurs artistiques de l’histoire du disque. Son étiquette, BIS, fête ses 40 ans.

     

    Le métier d’éditeur de disques compte quelques producteurs de légende comme Walter Legge, le directeur artistique de His Master’s Voice, qui enregistra Karajan, Klemperer et Giulini, ou John Culshaw, mythique producteur de Decca, mais aussi de vrais bâtisseurs, qui ont oeuvré dans l’après-guerre suivant l’exemple de Philippe Loury et Michel Garcin, inspirateurs du label Erato.

     

    Parmi les « grands » de ce métier, on peut évoquer Bernard Coutaz, fondateur d’Harmonia Mundi, Ted Perry (Hyperion), Brian Couzens (Chandos), Georg Ortmann (CPO) et Klaus Heymann (Naxos), le plus visionnaire de tous. Dans ce cercle fermé, un énergumène haut en couleur occupe une place particulière : Robert von Bahr, fondateur de BIS, est le plus positivement « allumé » de tous ces personnages.

      

    Bach au Japon

     

    Je revois encore le grand Suédois barbu, amateur de femmes flûtistes — qu’il épouse en général —, arpenter il y a 15 ou 20 ans les couloirs du Marché international du disque et de l’édition musicale (MIDEM) à Cannes, avec son lecteur Minidisc et son casque, incitant les journalistes à écouter sa dernière découverte. Une année ce fut le pianiste Evgueni Sudbin, et je me souviens bien de cette sonate de Scarlatti lunaire qu’il me fit découvrir.

     

    Mais rien ne vaut, en matière de propositions insensées, l’année où Robert von Bahr annonça avec fierté : « Je vais enregistrer l’intégrale des cantatesde Bach. Tu sais où ? Au Japon ! » Entre journalistes on se passait le mot : « Cette fois, Robert est vraiment tombé sur la tête. » C’était en 1995. Et nous voilà, 19 ans et 53 volumes plus tard, avec l’intégrale de référence de ce monumental corpus de l’histoire de la musique. Masaaki Suzuki, cet inconnu, est devenu un prophète de Bach et on le retrouvera ici, à la tête de l’OSM, en clôture du Festival Bach de Montréal 2014, le 7 décembre prochain.

     

    Interrogé par Le Devoir, Robert von Bahr confirme l’importance de cette aventure dans les 40 ans d’histoire de BIS, le label qu’il a créé : « Deux gigantesques projets marquent notre histoire. Bien sûr, les cantatesde Bach avec le Bach-Collegium Japan, acclamées comme le cycle de référence. L’autre jalon majeur est l’édition Sibelius, l’oeuvre éditoriale la plus exhaustive de l’histoire de la musique enregistrée, tous compositeurs confondus. Chaque fragment, chaque variante, tout ce que Sibelius a écrit et n’a pas brûlé, y figure. »

     

    Conclu largement à temps pour le 150e anniversaire de la naissance du compositeur, en 2015, ce monument éditorial est érigé à partir d’un attachement particulier : « Ma famille a une relation avec Sibelius qui remonte à quatre générations : mon arrière-grand-père était un altiste et critique musical, qui signait sous le nom de “BIS” ; son père, luthier, s’est occupé du violon de Sibelius ; mon grand-père, violoncelliste au Philharmonique d’Helsinki, a participé à la création de plusieurs oeuvres de Sibelius et ma mère a dansé pour Sibelius la Valse triste ! »

      

    Le sens du devoir

     

    Ce qui distingue BIS des autres éditeurs indépendants, c’est un engagement forcené en faveur de la création musicale. « Je suis fier des efforts de BIS en faveur du répertoire pour flûte — pour des raisons par ailleurs personnelles ! Nous avons commandé 30 nouveaux concertos pour flûte qui font désormais partie du répertoire. Certains sont vraiment excellents. »

     

    L’étiquette qui vous propose le Concerto pour tuba de Christian Lindberg, la très surprenante Rock Symphony du Letton Imants Kalnins, le Concerto grosso op. 5 (un chef-d’oeuvre) de l’Estonien Eino Tamberg ou, plus près de nous, le Concerto pour theremin de Kalevi Aho, c’est forcément BIS.

     

    On se demande bien comment on peut, sans subventions, rentabiliser ces projets ! C’est là que l’éditeur suédois développe un raisonnement comme on n’en fait plus et qui, après la lecture des inquiétudes exprimées par Paavo Järvi dans Le Devoir jeudi, fait passer Robert von Bahr pour le dernier des purs : « Bien sûr que ce n’est pas rentable ! Sur un plan strictement comptable, nous perdons de l’argent sur chaque disque de Kalevi Aho ou Allan Pettersson. Mais, à mes yeux, c’est le devoir d’un éditeur de se sentir concerné par la musique qui s’écrit aujourd’hui afin de donner le choix au public. Le public peut détester, adorer ou ressentir tout ce qu’il veut entre les deux, mais il faut qu’il puisse entrer en contact avec cette musique. Nous devons bâtir le futur. »

     

    Celui qui admet qu’il « vivrait plus confortablement » s’il arrêtait tout, à 71 ans, s’est donné une mission : « Nous devons rendre à la musique ce que la musique nous a donné. » En conséquence de quoi il met son « propre argent dans ces projets sans espoir de retour ». Comment ça marche ? « Après 40 ans, nous avons un catalogue de plus de 2000 titres disponibles et en stock. Ces enregistrements ont été amortis et ce qu’ils vendent désormais, c’est du bonus. C’est ce surplus que nous investissons dans des enregistrements de musique d’aujourd’hui. »

     

    Cette position est-elle tenable dans le futur ? « Oui, car c’est une question de volonté, et cette volonté nous l’avons. Le monde est un vaste endroit qui compte encore assez de personnes qui nous permettent d’aller de l’avant. Pas avec tous les projets, mais avec un certain nombre… »

     

    Sur un plan plus général, parmi les batailles que l’édition phonographique devra mener selon Robert von Bahr, il y a celle de la rémunération de la consommation musicale en streaming sur Internet. « Si vous écoutez unesymphonie de Pettersson d’une heure sur Spotify, nous toucherons 0,4 cent… que nous devons partager avec les artistes. Le streaming n’est pas viable dans ces conditions. Les éditeurs indépendants se consultent et se concertent pour élaborer une solution pour le futur. »

     

    BIS possède aussi un site de téléchargement et y fait quelques profits, « qui ne compensent hélas pas le déclin dans la vente de produits physiques ». Pour ses produits physiques, BIS a choisi la technologie SACD multicanal, dans laquelle le label fait office de référence, ce qui amène automatiquement les audiophiles à se tourner vers lui.

     

    Quant aux projets pour le futur ? Rien ne change aux yeux de celui qui a publié 30 CD du grand compositeur finlandais Kalevi Aho et s’apprête à éditer un opéra de James MacMillan : « Nous allons tenter de surveiller ce qui se passe sur la planète et apporter notre contribution pour diffuser de la bonne nouvelle musique à travers le monde. Je sais que cela sonne comme un discours de politicien, mais à la différence des politiciens, nous, on le fait vraiment ! »













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