Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Musique classique

    L’étonnante revanche des artistes: une victoire à la Pyrrhus?

    12 juillet 2014 |Christophe Huss | Musique
    Leonard Bernstein
    Photo: Agence France-Presse Leonard Bernstein

    Les éditeurs de disques multiplient la publication de coffrets dédiés à des artistes. Toujours plus gros, toujours moins chers. Il n’est pas rare aujourd’hui de payer 2 $ pour un enregistrement de prestige, réalisé à Vienne ou à Berlin, qui en valait dix fois plus il y a dix ans. Le discophile n’a jamais été aussi gâté.

     

    Deux logiques peuvent conduire à l’édification d’un catalogue discographique : la logique d’artiste ou la logique de répertoire. Très largement, jusqu’à l’apparition du disque compact, la logique d’artiste s’imposait. Des majors du disque, Columbia, Victor (RCA), His Master’s Voice (HMV), Deutsche Grammophon (DG), signaient des contrats avec des vedettes. Callas était une chanteuse HMV, George Szell, un chef Columbia et Artur Rubinstein, un pianiste Victor. Rubinstein aurait bien voulu enregistrer avec Szell, mais ce n’était pas possible.

     

    La sclérose du répertoire

     

    Certains artistes ont multiplié les disques en faisant la tournée des éditeurs. Ainsi, Eugene Ormandy a enregistré deux fois le grand répertoire symphonique pour Columbia, en monophonie puis en stéréo. Au tournant des années 1970, il a signé un contrat avec Victor et tout réenregistré pour l’étiquette RCA. Quant à Herbert Karajan, il avait résolu le problème en signant deux contrats d’exclusivité : l’un avec HMV, l’autre avec DG ! De cette logique d’artiste découle l’infini ressassement du même répertoire. Chaque violoniste veut enregistrer le concerto de Brahms, chaque chef souhaite graver les neuf symphonies de Beethoven…

     

    Timidement à partir des années 50 avec Erato, puis dans les années 60 avec Harmonia Mundi, sont apparues des étiquettes qui se sont attelées à combler avant tout des lacunes de répertoire, en l’occurrence la musique baroque. Certains des artistes engagés pour cela — tels William Christie ou Philippe Herreweghe chez Harmonia Mundi — sont ensuite devenus des vedettes.

     

    Le fait majeur de l’ère du disque compact, notamment à partir de la création de Naxos en 1987, a été la prise de pouvoir progressive de la logique de répertoire dans la construction des catalogues. Certes, au chapitre des ventes, Pavarotti and Friends (Decca) surpassait, ô combien, la série des Concertos pour piano romantique d’Hyperion. Mais en matière d’offre, avec des labels tels que Naxos, Bis, CPO, Hyperion, Capriccio ou Alpha, l’exploration du répertoire régnait en maître.

     

    Aujourd’hui, à maturité, après 20 à 25 ans d’activité et des artistes qui se sont imposés sur le marché, les meilleures de ces étiquettes jonglent au mieux avec une double logique artiste et répertoire : Hyperion, avec ses pianistes, tous devenus vedettes (Hamelin, Shelley, Osborne, Hough, Hewitt), illustre bien ce phénomène.

     

    La plaie du doublon

     

    Depuis environ cinq ans, les anciennes majors du disque se sont mises à rassembler en coffrets des monographies d’artistes. En 2008, EMI a publié tous ses enregistrements de Karajan en deux boîtes monumentales. RCA faisait de même avec 144 CD d’Artur Rubinstein en 2011. Depuis trois ans, les vannes sont ouvertes, mais dans une confusion qui vire à l’ineptie et à un rythme qui, chez certains (Sony Classical notamment), a dépassé la frénésie.

     

    Il faut savoir trier le bon grain de l’ivraie, et désormais développer une certaine tolérance pour les doublons : le Requiem de Verdi de Georg Solti vient d’être réédité quatre fois en un an par Decca : une fois dans un coffret Solti dirige Verdi, une fois dans l’intégrale Tutto Verdi, une fois dans la Pavarotti Edition, puisque Pavarotti en est le ténor, mais aussi dans le cube The Decca Sound !

     

    Le cas n’est pas isolé, et les concertos se retrouvent dans les coffrets dédiés aux chefs, dans ceux consacrés aux solistes, sans compter les compilations du genre « Les plus beaux concertos ». Tout cela est à prix souvent bradé, mais la culture du doublon s’installe au fur et à mesure que les discothèques des particuliers — souvent rangées par compositeurs — sont déconstruites.

     

    Nos choix

     

    Pour éviter au mieux les irritants et profiter des aubaines, nous vous conseillons de vous méfier des coffrets parcellaires, du genre Istvan Kertesz. The London Years (Decca), qui picorent çà et là de manière frustrante. On s’aperçoit aussi aujourd’hui que les cubes par labels (Decca Sound, RCA Living Stereo, Philips Original Jacket) sont, à terme, de vrais viviers à doublons.

     

    Nous vous proposons de vous concentrer sur les publications d’intégrales et en conseillons quatre.

     
    Maxim Vengerov, Complete Recordings (1991-2007), déjà présenté dans notre Vitrine du disque il y a deux semaines (Warner 19 CD 0825646315147).

    Annie Fischer, Complete London Studio Recordings, un digne hommage à la grande pianiste hongroise, qui aurait eu 100 ans le 5 juillet (Warner Icon 2564 63412-3).

    Maria Joao Pires, The Complete Erato Recordings, la boîte la plus émouvante et la plus nostalgique, avec, pour la première fois, toutes les pochettes originales des enregistrements qui ont lancé la carrière de l’une des plus grandes pianistes de notre temps (Erato 17 CD 08256146310654).

    Leonard Bernstein Collection, volume I, un coffret hors normes d’une qualité de réédition exemplaire, premier de deux volumes rassemblant tous les disques (ici de Beethoven à Liszt) de Bernstein pour DG. C’est un modèle, mais on est ici dans l’objet de luxe, pas dans le coffret fourre-tout super-économique (DG 59 CD 479 1047).
     

    Reste une dernière question, essentielle, sur cette grande braderie des fonds de catalogue. Lorsque, par exemple, Sony publie en 39 CD à 80 $ tout ce que Claudio Abbado a gravé pour RCA et Sony dans des conditions sonores impeccables, comment l’industrie phonographique va-t-elle faire, ensuite, pour vendre à prix fort les nouveautés de Yannick Nézet-Séguin ou Gustavo Dudamel ? La manne qui nous tombe du ciel séduit les discophiles, mais risque de tourner en victoire à la Pyrrhus pour les éditeurs.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.