Les hymnes à double tranchant d’Alex Nevsky

Alex Nevsky arrive à un pivot, celui des tentations grand public, des compromis, de l’appel des sirènes.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Alex Nevsky arrive à un pivot, celui des tentations grand public, des compromis, de l’appel des sirènes.
Avec ses hymnes bonbons, qui cachent la forêt de sa poésie, Alex Nevsky a fait chanter beaucoup de Québécois depuis un an. Mais le succès de sa chanson On leur a fait croire ne prend pas le chanteur à la tête, d’autant qu’on ne le reconnaît pas — encore — dans la rue. Et puis Nevsky, qui jouera mardi au Club Soda dans le cadre des FrancoFolies, ne s’estime qu’au début de son long parcours de musicien.​
 

C’est un véritable ver d’oreille, une chanson velcro, un hymne pop grandiose où règnent les « pa-pa-pa » et où les coeurs se gonflent comme par réflexe. La chanson On leur a fait croire, diffusée massivement à la radio et sur les ondes de TVA, a propulsé le chanteur Alex Nesvky vers de nouvelles sphères, inespérées.

 

On peut dire que le chanteur a été frappé par le succès. Les ventes de son disque Himalaya mon amour ont bondi — surtout celles des chansons à l’unité —, il est apparu à la populaire émission La voix, et avec ses pièces Les coloriés et On leur a fait croire, il est resté au sommet des palmarès radio pendant pas moins de 18 semaines.

 

Mais devant Le Devoir, le musicien est serein, bien loin de se péter les bretelles. Cette vague d’amour l’inquiète même plus qu’autre chose.

 

« Ce que je trouve un peu plus dur, c’est que je sois étiquetté pop, full pop. Si mon album n’avait pas marché, ou si ma toune n’avait pas été dans une pub, je serais juste Alex Nevsky, et ça irait bien. J’ai de la difficulté avec ce rapport-là. J’ai comme complètement franchi la barrière pour tous les gens du Plateau, même si pour le grand public je suis plutôt cross-over. »

 

À sa grande surprise et à son grand plaisir, le musicien ne se fait pas reconnaître dans la rue. « J’ai peut-être un visage anonyme, rigole-t-il. Mais c’est ce que je veux aussi, que ce soit pas ma face qui soit vendue, mais ma musique. »

 

Le dilemme

 

Voici donc Nevsky à un pivot, celui des tentations grandpublic, des compromis, del’appel des sirènes. Ce quile ramène exactement au contenu de sa chanson phare. « On a repris puis dilué/[…] On s’est fait putes et pour briller/on a mis de l’or à nos cous. »

 

À tous ceux qui lui ont demandé de quoi parle cette pièce, Nevsky a évité de répondre franchement. Mais elle parle bien de son métier, nous avoue-t-il. « De toute façon, les gens n’entendent que les pa-pa-pa, on dirait. Mais j’ai commencé à l’écrire en 2006, à l’école nationale de la chanson, puis je l’ai finie en 2010 un peu après mon premier disque, qui avait levé plus ou moins. Je commençais à rentrer dans ce monde-là un peu. »

 

Récemment, Nevsky a été invité au gala Artis pour chanter On leur a fait croire, mais avec d’autres mots, pour le jeu de la célébration. Il se gratte la barbe et grimace. « Tsé, je chante : “on a repris, puis dilué, on a troqué l’art pour des sous”. Et là, je chantais d’autres paroles, même pas les miennes, pour les artistes. Une semaine avant, je me suis dit : je suis nul. J’ai eu un cas de conscience. Finalement, j’ai décidé d’y aller en bon joueur. Mais je ne veux pas trop aller là-dedans. Même si je deviens populaire je peux rester intègre. »

 

Un pas de recul

 

Prendre un pas de recul, c’est ce qu’il estime devoir faire maintenant pour se sentir bien dans sa peau et dans son métier. Parce qu’après des débuts éparpillés et indisciplinés — selon ses propres dires —, la musique est bel et bien devenue un métier pour Nevsky. Et il veut le pratiquer longtemps.

 

« Je vois ça comme une longue course. Du genre sortir un Bleu pétrole à 60 ans. Même si c’est un gros rêve, de l’utopie sans doute ! »

 

En tant que créateur, il se nourrit d’ailleurs beaucoup mieux qu’avant, explique-t-il. En lisant davantage, en allant voir des expositions, en voyageant. « Ça fait partie de mon travail pour écrire des bonnes tounes. »

 

Et pourtant, il sait quand même déjà y faire. C’est peut-être le défaut des hymnes pop : on ne voit qu’eux, et on évacue les autres pièces plus introspectives de son disque. Le deuxième volet d’Himalaya mon amour est d’ailleurs fait de pièces du genre, ici inspirées de « l’esprit et du nationalisme » de Pierre Perreault (La bête lumineuse), ailleurs du poète Pierre Morency (J’aurai des mains).

 

« C’est sûr que, pour moi, c’est plus [les chansons pop] la carte de visite, mais c’est à double tranchant aussi. En même temps je vends beaucoup de disques en spectacle, les gens découvrent quelque chose, des gens pas intéressés par la poésie pantoute viennent et, finalement, vivent un truc. » Il y a du bon aux hameçons.

Nevsky, un des Douze hommes

Alex Nevsky a été invité à remplacer Yann Perreau lors de la Symphonie rapaillée, le concert de clôture des Francos, dimanche. Il y chantera Amour, sauvage amour, en plus d’accompagner d’autres collègues. « C’est le plus beau cadeau qu’on m’ait fait de m’inviter là, avec 100 musiciens derrière moi. C’est le plus gros moment de ma vie d’interprète. De chanter du Miron en plus… J’adore cet homme-là, sa poésie. Je suis aux anges ! »

En concert mardi au Club Soda. Première partie : Éléphant