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Entretien avec Marie-Claire Séguin - Chanter: une façon de vivre

Solange Lévesque   12 novembre 2003  Musique
«Créer, c’est amorcer un mouvement au lieu d’attendre que la vie nous pousse à trouver des solutions», pense Marie-Claire Séguin.
Photo : Jacques Grenier
«Créer, c’est amorcer un mouvement au lieu d’attendre que la vie nous pousse à trouver des solutions», pense Marie-Claire Séguin.
Il paraît très naturel que Marie-Claire Séguin ait choisi des sonorités amérindiennes pour accompagner ceux qui s'engageront à sa suite sur le sentier qui mène de Incantation jusqu'à Puis un jour, la dernière des 12 nouvelles chansons qui constituent ces Mille traversées, titre de son nouvel album CD et du spectacle qu'elle présente à partir de ce soir à la Cinquième salle de la Place des Arts. Car la terre-mère, l'eau et l'air, les éléments premiers de la vie sont des guides tout au long de ces «traversées».

Mille traversées, comme les innombrables passages qui façonnent la vie, comme un espace à franchir: «La création passe par un vide nécessaire pour arriver du connu à l'inconnu; par un lieu de silence et de solitude. Il faut sortir de ce qu'on connaît pour créer et atteindre cet espace de guérison et de transformation réelle.» Les deux derniers albums sonnaient piano et violoncelle; celui-ci s'enrichit de choeurs et d'une variété d'instruments aux couleurs chatoyantes. Pendant qu'elle en écrivait les chansons avec la collaboration de Véronique Bleau, Marie-Claire Séguin a vécu une expérience rituelle d'initiation: elle est allée passer quelques jours seule sur une île, laissant derrière elle tous les conforts de la vie contemporaine. «C'était mon premier rendez-vous officiel avec la terre qui me porte et sur laquelle je vis depuis 50 ans. J'avais peur d'avoir peur, et j'ai découvert combien la nature peut être apaisante quand on l'accueille.» Les chansons de Milles traversées gardent les traces de cette expérience et parlent des petits gestes du quotidien. «Il y a des moments, dans la vie, où un grain de sable peut tout faire bouger. Notre terrain d'exploration, c'est le corps qui nous conduit à l'autre.» La mort, l'amour et les «pannes d'amour» sont aussi présents dans ses chansons. «Les sociétés attendent toujours d'être en état de crise pour bouger. Créer, c'est amorcer un mouvement au lieu d'attendre que la vie nous pousse à trouver des solutions. Je m'efforce d'être dans un processus continuel de création.» L'habitude de consommer, remarque-t-elle, s'oppose à ce mouvement: «Consommer peut être une consolation, mais le soulagement est bien éphémère!»

Trente-cinq ans de carrière

Marie-Claire Séguin a assumé des responsabilités d'adulte très tôt: dès l'âge de 15 ans, elle était lancée dans le monde du spectacle. «Je n'avais pas eu le temps de faire l'apprentissage des codes propres à cet univers; je possédais moins de repères que les adultes qui m'entouraient. J'ai donc dû grandir rapidement. À cause de cela, un doute est demeuré en moi.» Trente ans plus tard, son bonheur de chanter est intact. «Avec la maturité, la conscience augmente, l'amour devient plus généreux et plus exigeant. Je vois davantage que mon métier exige une solitude. J'ai le même élan; c'est le moteur qui a changé. Ce que je fais est plus intime. Je me rapproche de mon noyau, de la synthèse. Car il y a un sens à trouver à mesure que la vie avance.» Sa fidélité aux artistes-poètes qui l'ont influencée demeure: Brel, Ferré, Gilles Vigneault et Anne Sylvestre, «[...] une créatrice extraordinairement généreuse, une des grandes interprètes, dont les oeuvres toujours pertinentes sont imprégnées de jeunesse. C'est grâce à elle que je chante sans micro à la main, ce qu'elle a fait avant tout le monde. Vigneault, j'avais 16 ans quand je l'ai découvert sur scène; récemment, au Corona, j'ai retrouvé chez lui la même énergie, la même passion de chanter».

Après Butterfly (également spectacle et CD), Marie-Claire Séguin a loué un théâtre et s'y est enfermée seule avec un cassettophone: «J'avais besoin de m'entendre, d'ouvrir mes antennes. Besoin de voir si ça me tentait encore d'être sur scène. J'ai improvisé pendant trois heures, et ces improvisations ont servi d'amorce aux nouvelles chansons.» Lors de ces improvisations en solo, elle a ressenti une double impression: celle d'une mort, d'une fin, et celle de quelque chose de neuf, d'un chemin qui s'ouvrait à mesure. «Très clairement, la nécessité m'est apparue de sortir des dualités paralysantes: le bien ou le mal, le noir ou le blanc, le jour ou la nuit. Les frontières ne sont pas si tranchées; ce n'est pas tant l'un ou l'autre, c'est davantage l'un et l'autre.» L'auteure-compositrice-interprète inaugure ce soir une série de spectacles à Montréal avant de partir en tournée à travers le Québec.

La place de la chanson

Avec du recul, Marie-Claire Séguin constate: «Au moment où j'ai commencé à chanter, j'ai eu la chance de le faire dans les lieux de parole, et cette chance a fait de moi le genre d'artiste que je suis.» Devant le phénomène Star académie, la chanteuse n'émet qu'un commentaire bref, de sa belle voix sereine: «Ils ont au moins l'honnêteté du titre; mais je ne fais pas le même métier.» Après 35 ans de carrière, ce qui la surprend le plus, c'est de continuer à trouver des choses nouvelles. «C'est un métier sans fard, qui demande énormément mais qui donne beaucoup en nous poussant sans cesse dans de nouvelles régions de nous-mêmes. Chanter, c'est une façon de vivre.»
- Album Mille traversées, les disques Tempête — TEM2-1887.
- Spectacles: les 12, 14, 15, 19, 21 et 22 novembre, Cinquième salle de la Place des Arts, à 20h.






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