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    Des Idées en revues

    Les «géométries durables» en musique de création

    28 janvier 2014 |Jonathan Goldman - Rédacteur en chef et directeur général de Circuit | Musique
    Des Idées en revues

    Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’une revue d’idées afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages du dernier numéro de leur publication. Cette semaine, un extrait de l’éditorial de Circuit, musiques contemporaines (vol. 23, n° 3 : « Géométries durables. Pour les 25 ans du Nouvel Ensemble Moderne ». Voir revuecircuit.ca.)

    Un article récent d’Eric Drott, paru dans le Journal of Music Theory(2013), trace l’histoire d’un certain récit de la musique du XXe siècle. Selon cette intrigue, multipliée dans d’innombrables manuels d’école, l’histoire de la musique du siècle passé serait celle d’un affranchissement progressif de l’oeuvre des contraintes liées au genre. L’oeuvre cesse d’être sonate, symphonie, bourrée ou menuet pour devenir sui generis — chaque oeuvre définissant un genre dont elle est le seul représentant. Difficile de nier la force de ce récit, lorsque, par exemple, dans son Esthétique de la musique (1967), Carl Dahlhaus affirme qu’alors que, dans la musique du passé, une oeuvre fut d’abord un exemple d’un genre, « au XXe siècle, les oeuvres individuelles ne peuvent plus être subsumées à un genre qu’au prix d’une certaine violence ». Néanmoins, Drott nous permet d’entendre une dissonance entre ce récit convenu et la réalité de la musique du XXe siècle, où certains genres perdurent sans se soucier des avis de décès.

     

    Il y a donc des genres musicaux ou des formations instrumentales qui persistent jusqu’à l’époque actuelle en matière de musique de création, malgré toutes les critiques qu’une certaine esthétique moderniste a pu diriger à leur encontre. Je dis bien genres ou formations, car il demeure en musique classique une ambiguïté, toutefois féconde, entre le genre au sens de la forme d’une oeuvre et au sens de son instrumentation. Une « sonate pour piano » désigne à la fois l’instrumentation et la forme générale. Mais ce n’est pas seulement le cas de la sonate, ce métagenre de la musique classico-romantique. Presque toutes les autres désignations génériques sont également concernées : le trio avec piano, la symphonie, etc. Cette ambiguïté, loin de s’estomper au XXe siècle, s’accentue au fur et à mesure que les titres et les sons réverbèrent au rythme d’une sensation de rupture et d’éloignement des sources de la tradition.

     

    Le genre perdure

     

    Ainsi, malgré les critiques, le genre perdure non seulement au travers des musicologues de poids comme Dahlhaus, mais surtout par l’entremise des compositeurs. Certains d’entre eux renoncent aux genres jugés surannés, tandis que d’autres cessent d’évoquer le genre dans leurs titres d’oeuvres, leurs notices ou leurs entretiens publics, mais continuent d’y faire appel dans leur musique. Cela fait bien longtemps que je souhaitais rassembler toutes les notices de concert, rédigées pour accompagner des oeuvres pour instrument soliste et ensemble, où le compositeur se presse d’affirmer qu’« il ne s’agit pas d’un concerto au sens classique du terme », qu’il ne faut pas s’attendre à « une opposition entre soliste et orchestre, comme c’est le cas dans le concerto classique », ou autre caveat emptor du « genre ». Prenons un exemple. Le compositeur Dai Fujikura a décrit la composition de son concerto Ampere (2008), pour piano et orchestre, comme un « cauchemar » : « Je n’aime vraiment pas qu’on partage le matériau musical entre le piano et l’orchestre. Je n’écris pas dans un idiome romantique — qui se prête bien à la forme du concerto — avec un seul instrument solo en duel avec un orchestre sur une même mélodie. » Nous avons affaire ici, me semble-t-il, à un locus classicus de la « dénégation », que Pierre Bourdieu a su analyser dans le fonctionnement du discours du galeriste de l’art contemporain.

     

    Rares sont les compositeurs qui assument, comme le fait Per Nørgård à propos de son Concerto en due tempi (1996), qu’une oeuvre « est un concerto au sens classique du terme », comme il est plus ou moins le cas même pour les oeuvres que l’on ne taxerait de conservatisme comme la série des Chemins de Luciano Berio ou celui des Trames de Martin Matalon.

     

    En ce qui a trait à la musique contemporaine, le chef de file de ces genres/formations qui se perpétuent se trouve bien sûr dans l’oeuvre pour ensemble de musique contemporaine. Les adeptes des concerts du Nouvel Ensemble Moderne (NEM) à Montréal (ensemble sous la direction de Lorraine Vaillancourt qui fête son 25e anniversaire cette année), de l’Ensemble intercontemporain à Paris, de l’Ensemble Dal Niente à Chicago ou de l’Ensemble Modern à Francfort, sont habitués à des oeuvres conçues pour ces ensembles d’environ 15 musiciens. La persistance d’oeuvres composées pour de tels effectifs instrumentaux s’explique bien sûr en partie par le dynamisme de ces ensembles qui commandent des oeuvres afin d’étoffer leur répertoire. Cependant, des raisons plus profondes ne sont pas à exclure. L’oeuvre pour ensemble de musique contemporaine trouve ses antécédents dans des oeuvres du début du XXe siècle comme la première Kammersymphonie (1906), op. 9, d’Arnold Schoenberg, et constitue sans doute un genre, pour autant qu’elle crée une série d’attentes chez l’auditeur.

     

    Il existe d’innombrables géométries non pas variables mais durables, au sein de la musique contemporaine, si l’on pense au quatuor dit « pour la fin du temps » — qui comprend un violon, une clarinette, un piano et un violoncelle, instrumentation de la fameuse oeuvre d’Olivier Messiaen. Un des genres qui ont le mieux traversé le temps est certainement celui du quatuor à cordes, une source d’innovation apparemment inépuisable chez les compositeurs des 250 dernières années, comme en témoigne la présence ne serait-ce qu’à Montréal, des Quatuors Bozzini et Molinari, tous deux consacrés à la musique de notre temps. Visiblement, en musique de création, il y a des géométries durables.













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