Et si les disques avaient plus d’une floraison par saison?

Pierre Lapointe est déjà de retour avec un bouquet de chansons, parfois crues, parfois courtes, pour la plupart pigées parmi celles qui n’avaient pas encore vécu.
Photo: François Pesant - Le Devoir Pierre Lapointe est déjà de retour avec un bouquet de chansons, parfois crues, parfois courtes, pour la plupart pigées parmi celles qui n’avaient pas encore vécu.

Déjà du neuf, Pierre Lapointe ? « Ben oui, ça me tentait », lâche le chanteur en plein bouclage de valises, rebonjour l’Europe. « Mais pas seulement du neuf, précise-t-il. Un mélange d’archives, de trucs écrits depuis Punkt, de pièces qui devaient être sur Punkt mais ne “fittaient” pas. On était rendus à seize pistes, quand même… » Du frais éclos, du pas mal récent et du ravivé de diverses époques : ça remonte jusqu’à la tournée de La forêt des mal-aimés pour Les désordres du coeur, texte de… Joe Bocan.

 

« Ben oui, Joe Bocan. Ça se peut ! Moi, ma dynamique, c’est qu’il y a du fun à avoir partout. Et il se trouve que Joe Bocan, dont j’ai bien aimé les succès des années 1980, a côtoyé toute ma gang. J’avais ce texte d’elle, avec une musique de moi composée très rapidement. J’ai oublié l’enregistrement que j’en avais fait, piano-voix, dans le tumulte de ma “carrière montante”, puis j’ai réécouté ça l’an dernier et j’ai eu envie que ça sorte. Voilà. »

 

Les laissées-pour-compte revivent

 

Voilà, quoi. Avoir envie, agir vite, passer au suivant, c’est tout Pierre Lapointe. Ça laisse des choses en plan. Des chansons laissées pour compte dans le tourbillon de la création constante. Puis, par les interstices du temps retrouvé, certaines reviennent en tête et au présent, exigeant d’exister au grand jour. « Ça m’arrive de plus en plus. Des chansons sur lesquelles je retombe. J’en ai des tas. Des ébauches, souvent, mais aussi des chansons très complètes. J’ai aussi du trop-plein, à chaque album. » Ça avait donné le minialbum Les vertiges du coeur, après Les sentiments humains, en partie le substrat du spectacle Mutantès. « J’aime l’idée d’en donner tout le temps. Je sortirais les chansons à mesure, et dans ce nouveau monde de chansons à la carte, ça devient possible. »

 

D’où cette vingtaine de minutes qu’il offre ces jours-ci en supplément de programme, Les callas, un minialbum en forme de « compromis avec la maison de disques, qui ne voulait pas empiéter sur ce qui reste de vie à Punkt, alors que moi, je suis déjà ailleurs ». Onze titres, parfois des fragments, pièces instrumentales finies avant de s’y installer (Erwan, Jeannette), premiers jets piano et voix, enregistrements provenant d’un peu n’importe où, avec les moyens dictés par l’instant d’inspiration — le téléphone pour L’oiseau fou, par exemple. « J’ai été très obsédé par l’idée du son parfait lors de l’enregistrement de mes albums officiels, mais depuis que j’ai découvert La maison de mon rêve, le disque de CocoRosie, où c’est enregistré dans la salle de bains, dehors, partout, ça m’a libéré. On aurait pu réenregistrer L’oiseau fou en studio, mais il y a une vibration dans ma voix que je n’aurais pas retrouvée. Je l’aime de même. »

 

Petites chansons pas si petites

 

Pour la chanson-titre, où la fleur à large corolle blanche devient « le thermomètre d’une histoire d’amour », il a invité Ariane Moffatt au beau milieu du parc La Fontaine. Duo en canon. « C’est ma chanson Mary Poppins. On a tourné pendant qu’on la chantait ; le clip devrait être en ligne la semaine prochaine. C’était l’idée de ces comédies musicales où ça se met à chanter de manière totalement impromptue. C’était aussi l’idée du son ambiant, comme dans une séquence de Jules et Jim. On entend les grillons, les vélos qui passent. Je trouve que ça donne envie de vivre. »

 

Chaque chanson, un destin distinct. Les enfants du diable, déjà sur Punkt, a été reprise avec son compositeur, Michel Robidoux, à la guitare acoustique. « On a fait ça en un samedi après-midi. Je voulais qu’on entende Michel jouer ; c’est un tel honneur pour moi d’avoir pu travailler avec lui. » S’il vous plaît était destinée à Monia Chokri : « J’avais le fantasme d’écrire pour une actrice. Mais j’aime trop la chanson, alors je l’ai enregistrée… vite ! » Le texte est pareillement pressé : « Vite fais-moi l’amour… » Éclat de rire au bout du fil : « C’est ça, j’allais pas m’étirer pendant dix ans. »

 

Des chansons fortes, crues, se distinguent : Je déteste ma vie, Quelques gouttes de sang : « On ne laisse pas tomber un garçon comme moi / Ce soir je me branlerai en pensant à toi… » A-t-il été plus explicite ? « Dans Nu devant moi, peut-être. Mais c’est vrai que ça dit crûment quelque chose de pourtant très universel, qui est le refus du rejet. Qui est le gars qui ne s’est jamais branlé en pensant à celle ou celui qui venait de le lâcher ? C’est la seule façon qui reste de posséder l’autre, et c’est en même temps un tel aveu de défaite. Je trouve que l’être humain, dans ces moments-là, est d’une fragilité et d’une beauté superbes. » Fallait-il attendre un minialbum tout nu pour exprimer ça ? « Peut-être. C’est brut comme le son de la chanson. C’était l’occasion ou jamais d’éjaculer sur disque ! » Pouffer plus fort, Pierre Lapointe tomberait dans ses valises. « En as-tu assez pour ton papier ? » Bon voyage, Pierre. On se revoit à la première montréalaise du spectacle Punkt, « avec deux ou trois fleurs blanches dedans », à Montréal en lumière.