Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Akousma - Dans la météorologie sonore de François Bayle

    26 octobre 2013 |Fabien Deglise | Musique
    L’électroacoustique s’adresse à l’oreille naturelle en passant par des moyens techniques qui ne le sont pas. La finesse du matériau qui en découle prouve que l’homme est capable de faire des choses extraordinairement inhumaines, croit François Bayle.
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir L’électroacoustique s’adresse à l’oreille naturelle en passant par des moyens techniques qui ne le sont pas. La finesse du matériau qui en découle prouve que l’homme est capable de faire des choses extraordinairement inhumaines, croit François Bayle.
    Bruissement de violon et hommage à Stockhausen

    Il se défend, modestement, d’en être le géniteur, mais tout le monde autour de lui ne cesse de le répéter : le principe de l’Acousmonium, cet orchestre de haut-parleurs visant à rendre justice, sur scène, aux compositions électroacoustiques, c’est François Bayle qui est derrière. « Cette recherche de l’immersion dans le son, d’autres l’ont menée avant moi, tient-il à préciser. Je n’ai rien fait de plus que de poursuivre ce qui avait été fait, en mettant beaucoup de haut-parleurs dans un grand espace pour obtenir, dans un contexte d’écoute en groupe, dans une salle, cette immersion que nous avions en studio. »

    L’idée s’est cristallisée quelque part en 1974. Elle va s’incarner à nouveau samedi soir sur la scène de l’Usine C à Montréal, où le compositeur se prépare à présenter deux de ses créations : Les couleurs de la nuit, imaginée dans l’urgence en 1982 et dont il va offrir une version inédite retravaillée l’an dernier. Présentée comme un « bruissement violonistique », l’œuvre va côtoyer Univers nerveux, composition qui rend hommage à Karlheinz Stockhausen, compositeur allemand qui a guidé Bayle dans ses premières explorations sonores.

    Le déterminisme, c’est aussi ça : né à Madagascar, l’électroacousticien français François Bayle, de passage cette semaine à Montréal pour le 10e festival des musiques numériques immersives, Akousma, a passé son enfance sur cette île de l’océan Indien, dans un environnement hostile où de la sensibilité aux sons autour de lui a dépendu pendant longtemps sa survie. « Le son est porteur de signification, lance-t-il. Dans un monde sauvage, cette signification est cruciale. Il faut la rechercher dans les moindres recoins, dans toutes les intensités, y compris les moins perceptibles, comme dans le mouvement d’un serpent, la vibration d’un insecte. C’est une question de survie. »

     

    Ceci explique un peu cela, mais également l’obsession de ce créateur d’envergure pour le détail, la complexité des assemblages sonores qui, au final, font toujours plus ou moins apparaître un peu la densité d’une forêt tropicale, la dureté de la nature, la complexité de l’adaptation aux éléments, mais également la poésie qui peut finir par se dégager de tout ça. « Ce sont des choses qui habitent ma pensée, tout cela nourrit les orages électriques qui forment cette pensée, pensée que j’essaye de mettre en phrase dans ma musique », ajoute l’artiste hors norme qui célèbre en 2013 le demi-siècle d’une carrière sonore, prospective, exploratoire et expérimentale particulièrement prolifique dans l’univers de l’acousmatique.

     

    Si loin, si proche

     

    Ce champ de l’expression artistique, avec ses modulations de fréquences électriques, ses sons de synthèse qui cherchent organiquement, dans un chaos apparent, à atteindre des points mélodiques, est à des années-lumière des tonalités musicales qui alimentent, avec leur paradoxale vacuité, les palmarès populaires. Mais il n’en est pas totalement déconnecté.

     

    L’écoute de 50 ans d’acousmatique, un coffret qui réunit en 15 albums et près d’une centaine de compositions cinq décennies de création de Bayle, ce pilier du Groupe de recherches musicales (GRM) de Pierre Schaeffer et élève de Karlheinz Stockhausen, en laisse entendre plusieurs preuves. Par fragments. Et ce, en laissant échapper ici une boucle sonore datant des années 60, un rythme des années 70, l’étrangeté d’une modulation datée de 1980, dont on trouve aujourd’hui plusieurs résonances dans des pièces musicales pop-électro contemporaines et grand public.

     

    Assis dans le petit salon feutré d’une auberge montréalaise, lui-même bercé par les sons de ville assourdis par une large baie vitrée, le compositeur ne s’en étonne pas, même si, dit-il, tous ces « succédanés » présents dans le corpus pop adulte-contemporain de ses explorations sonores passées ne l’intéressent pas vraiment. «Il faut des premiers, des explorateurs, qui finissent par baliser et aménager un territoire, lance-t-il. L’électroacoustique s’adresse à l’oreille naturelle en passant par des moyens techniques qui ne le sont pas. La finesse du matériau qui en découle touche davantage notre pensée et prouve en même temps que l’homme est capable de faire des choses extraordinairement inhumaines. L’électroacoustique a contribué à un énorme bouleversement. Qu’une partie de ces bouleversements soient absorbés par d’autres, médiatisés plus simplement et fassent boule de neige est une suite normale des choses.»

     

    Et il ajoute : « Nos avancées sont discrètes. Leur média à eux est plus puissant. Il pollue plus que nous. » Et du coup, on y fait plus attention.

     

    Écouter Bayle aujourd’hui permettrait donc de soupçonner un peu les lignes sonores des Bieber, Madonna, Timberlake, Lady Gaga et Marie-Mai de demain, mais également de se frotter à un compositeur qui, dans son hermétisme créatif, n’arrive pas vraiment à envisager cette contribution. « Les sonorités que l’on fait émerger créent un domaine public, c’est une évidence. Mais on n’a pas conscience de ce que l’on fait, ni de ce que cela va devenir. » Et ce n’est peut-être pas plus mal ainsi.

    ***

    LE CRÉATEUR FACE À SA CRÉATION

    De passage à Montréal, l'électroacousticien François Bayle, 81 ans, revient dans cette balado sur l'origine de son inspiration et parle de ses premières notes, de l'Acousmoniun (l'orchestre de haut-parleurs), de sa musique intérieure, de la scène électroacoustique de Montréal, des liens entre l'acousmatique et la variété et de ce qu'il ferait aujourd'hui s'il avait 20 ans.

    Extraits sonores:
    Vibrations composées, Grande polyphonie, Son, vitesse, lumière, Les couleurs de la nuit

     













    Envoyer
    Fermer
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.