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    De jazz et de bayous

    10 août 2013 |Odile Tremblay | Musique
    De petites jungles verdoient autour de demeures laissées en ruine par le passage de l’ouragan Katrina.
    Photo: Camille Tremblay De petites jungles verdoient autour de demeures laissées en ruine par le passage de l’ouragan Katrina.

    La Nouvelle-Orléans, ça vous prend au coeur, ou bien la ville n’est pas pour vous. Je vivrais bien quelques mois par année sur cette onde musicale, architecturale et gastronomique, qui vous agrippe aux sens. Dans le beau Carré français (en évitant les décibels de la rue Bourbon) et à travers le quartier Marigny, plus zonard, à majorité noir, les musiciens se mêlent aux artistes contemporains, les gens sont cool ou inquiétants et le jazz sublime. Surtout au Snug Harbor, où le piano génial de Davell Crawford et la clarinette de l’éblouissant Gregory Agid de l’Uptown Jazz Orchestra vous sonnent bien dur. Le talent de cent virtuoses déborde à pleins spectacles de rue aux chapeaux tendus. Et dans les églises aux messes gospel, quand la jouvencelle qui sert l’office entonne un spiritualavec une voix à la Mahalia Jackson, on se surprend à crier au miracle avec la ferveur du converti : alléluia !

     

    - Mais la chaleur louisianaise ? me demanderez-vous.
     

    - Tolérable. On avait pris du galon pendant les canicules de Montréal.

     

    - Et les séquelles de l’ouragan Katrina, qui ravagea la ville en 2005 ?

     

    - Discrètes au centre-ville, béantes ailleurs, surtout dans le quartier du Lower 9th Ward, coin noir pas trop favorisé, loin des caméras curieuses. C’est fou à quel point la nature reprend vite ses droits quand on la lâche lousse. Là où tant de maisons furent rasées après l’inondation, de petites jungles verdoient entre quelques demeures rebâties et des bicoques en ruine. Sur leurs façades encore, les signes et les croix des inspecteurs venus mesurer l’étendue des dommages. Ici, hier est aujourd’hui.

     

    Le grand pianiste Fats Domino y conserve un studio mais déménagea à l’autre bout de la ville, après avoir failli se noyer dans sa maison attenante, engloutie avec ses voisines au milieu de leur Atlantide. Louis Armstrong vécut dans le coin, mais le jazz est né plus bas, au Congo Square (rebaptisé parc Louis-Armstrong). Les esclaves catholiques qui avaient congé le dimanche y jammaient. Leurs descendants surent trouver de nouvelles sonorités aux cuivres des fanfares ambulantes. « The rest is history », comme disent les Américains.

     

    En 2005, après que les digues eurent lâché en inondant la ville construite sous le niveau de la mer (95 milliards de litres d’eau déversés), George W. Bush, incompétent, pitoyable, songea à raser la perle du Mississippi, trésor patrimonial bien coûteux pour la nation. « Il avait déjà fallu rebâtir la ville après l’ouragan Betsy de 1965. Au prochain désastre, La Nouvelle-Orléans sera sacrifiée », soupire le Français Philippe d’Artois, qui nous trimballe dans sa voiture sur les traces dudit cataclysme. Il a écrit un livre sur Katrina, parle de censure politique venue à l’époque cacher l’ampleur de la corruption, des viols, du pillage, des meurtres dont les gangs de rue, les policiers et autres larrons se repaissaient sur le dos des victimes. « C’était une zone de guerre ici. »

     

    Le Lower 9th Ward abrite aussi le quartier des musiciens que Brad Pitt, par l’entremise de sa Make It Right Fondation, se bat pour reconstruire. Ainsi, 88 maisons écologiques et anticataclysmes (il en prévoyait 150) ont poussé sur les ruines des disparues. Les enfants du coin se vantent de vivre dans une demeure érigée par la star. Vrai ! Pitt, sous son casque jaune, y clouait et sciait. Il est fou de La Nouvelle-Orléans, possède une maison dans le Carré français. Jaune, la seule avec une caméra de vidéosurveillance, avait-on prévenu. Construit sur les hauteurs, le Carré français, gorgé d’histoire, n’a pas bu la tasse en 2005. Le coin abrite aussi le petit resto Stella qui servit de cadre au film d’Elia Kazan Un tramway nommé Désir, adapté de Tennessee Williams. Marlon Brando, au faîte de sa splendeur en belle brute Stanley, criait sous ses balcons le nom de son épouse Stella. Désormais, chaque année se tient un concours d’appels à « Stella ! », mais des femmes et des hommes hurlent parfois « Stanley ! » à la place. Faut les comprendre…

     

    Le fait français ? Partout dans la toponymie et les documents historiques à pleins musées. Si longtemps, chacun y parla la langue des premiers maîtres venus de l’Hexagone. Mais elle a délaissé La Nouvelle-Orléans pour subsister en territoire cajun, à La Fayette. Et encore…

     

    Tom Billiot, le capitaine du bateau qui nous entraîne à travers les méandres d’un bayou, parle un français délicieux, mélange d’acadien, d’anglais et du blues des esclaves marrons jadis réfugiés dans leurs marais, où nul n’osait les poursuivre. Il me dit : «Ben oui, on le parle entre nous, mais mes enfants à peine. Quand même, Zachary se promène chez vous, mais ben du monde chante encore en français sans sortir du bayou.»

     

    Ingrat, mystérieux et poétique bayou peuplé d’alligators qui glacent du regard les yeux des mortels voguant sur leur chemin. Ces routes liquides, stagnantes, voilées de brouillard et de plantes épiphytes, composent les repaires d’élection des zombies. Quoi d’autre ? Pas étonnant que le vaudou demeure si vivace dans cette contrée hantée par ses tragédies, ses métissages, ses légendes et son grain de folie.

     

    Parlant vaudou, l’acteur Nicolas Cage, qui flirte avec ces rituels magiques, s’est fait bâtir en guise d’ultime refuge une affreuse stèle pyramidale dans le vieux cimetière Saint-Louis de La Nouvelle-Orléans, non loin de la tombe de la prêtresse vaudoue Marie Laveau, couverte d’ex-voto ; là où les motards du film Easy Rider faisaient leur fameux trip d’acide. Il est jugé fantasque là-bas, ce Nicolas Cage, qui collectionne les maisons sans pouvoir les payer. Mais Brad Pitt, non. Un vrai héros de la place. La ville a de la mémoire. Faut dire que d’autres vagues se lèveront, d’autres mains se tendront. Les changements climatiques se rient des nouveaux garde-fous posés après Katrina. Alors, en quittant notre beauté créole menacée, on se demande le coeur serré dans quel état on retrouvera l’envoûtante cité à qui on lance tous ces « À bientôt ! ».

    De petites jungles verdoient autour de demeures laissées en ruine par le passage de l’ouragan Katrina. Musicien dans les rues de la Nouvelle-Orléans Une des folles maisons du Carré français Une autre maison typique de La Nouvelle-Orléans Dans le quartier Marigny, les artistes s'en donnent à cœur joie. La Nouvelle-Orléans, patrie du vaudou. L'humour des artistes est omniprésent dans leurs œuvres. Scène croquée dans le Garden District, quartier huppé de La Nouvelle-Orléans.<br />
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  Le Cajun Tom Billiot, capitaine de bateau sur son bayou au milieu de ses alligators. Camp abandonné au bord d'un bayou.  L'allée qui servit de décor au film de Tarantino, Django Unchained Une des maisons du Lower Ninth Ward reconstruite par la fondation de Brad Pitt.
     
     
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