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    Dix raisons pour lesquelles vous n’aimez (peut-être) pas (encore) la musique d’art

    25 juin 2013 |Simon Martin - Doctorant en composition à la Faculté de musique de l’Université de Montréal. Il a remporté le concours étudiant d’articles de vulgarisation de la Société québécoise de recherche en musique, qui organise ce mardi un Café-débat-musical autour de cet article. | Musique
    Si la musique d’art ne trouve pas son auditoire, c’est en grande partie parce qu’elle ne donne rien à voir.
    Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Si la musique d’art ne trouve pas son auditoire, c’est en grande partie parce qu’elle ne donne rien à voir.

    Vous ne savez pas ce qu’est la « musique d’art ». Vous ignorez d’ailleurs en quoi cette désignation serait préférable à celle de musique de concert (renvoie à un contexte de présentation sans égard au contenu), musique de création (renvoie à… l’Ancien Testament ?), musique contemporaine (renvoie à un média, la musique écrite, et à un temps circonscrit), musique nouvelle (renvoie à une musique qui, tôt ou tard, ne sera plus nouvelle), ou art sonore (renvoie aux arts visuels ayant recours au son comme matériau non spécifique). Vous êtes donc totalement indifférent au fait que le terme musique d’art ait l’avantage d’être axiologique (en présupposant que l’art existe et possède une valeur propre) en plus d’affirmer résolument la musique comme une discipline autonome possédant un matériau spécifique (le son) sans égard à son mode de production (acoustique, électronique, mixte, etc.).


    Si une salle de musée vous ennuie, vous en ressortez ; si un poème vous déplaît, vous tournez la page ; alors que, si vous n’aimez pas une oeuvre en concert, vous devez demeurer assis. Vous employez donc votre temps à vous convaincre de ne jamais répéter l’expérience.


    Le concert est fragile. Vous vous y retrouvez dans un lieu souvent moins confortable que votre salon (trop chaud, trop froid, chaise en bois). Votre oreille, conditionnée à entendre un son enregistré sans bavure, calibré en studio et projeté à l’intensité que vous choisissez, manquera peut-être d’indulgence envers une acoustique de salle trop sèche, un voisin trop enrhumé et une percussion trop percutante. En comparaison, la danse et la poésie ne subissent pas la concurrence de leur propre média sur un autre support : un vers de Gaston Miron lu dans un livre apparaîtra toujours plus souple qu’une insulte lue sur Twitter, même si cette dernière repose sur technologie de pointe. Remarquez l’inégale répartition de la fragilité : un dessin naïf peu demeurer saisissant, alors qu’un son de crincrin…


    La musique d’art ne vous offre rien à voir. Pire encore : ce que vous en voyez - malgré tout - n’a rien à voir avec son matériau (le son). Les musiciens ne sont pas devant vous pour être mieux vus, mais pour être mieux entendus : ils doivent maîtriser leur instrument, mais pas nécessairement la présence de leur corps sur scène. Vous trouvez que le violoniste crispe son visage en jouant ? Pourtant, cela ne fait pas partie de l’oeuvre (pas plus que le bruit de ventilation de la salle). En fait, lorsque vous écoutez de la musique, que ce soit au cinéma, au bar ou au volant de votre voiture, vous êtes habitué à disposer d’une image pour vous distraire. Faute de décor, la musique d’art s’empêtre parfois dans le décorum. Les compositeurs eux-mêmes succombent à la tentation de l’image : elle se trouve suggérée par le titre de leurs oeuvres et par leurs notes de programmes, évoquée dans leur musique par des éléments figuratifs (des imitations de bruits de la nature) ou des affects dramatiques (la colère montante d’un auditeur captif).


    Parvenu à ce point, vous vous rendez compte (peut-être) que vous n’avez aucune habitude d’écoute d’une musique qui serait une représentation poétique et symbolique, c’est-à-dire d’une musique dont la disposition des sons créerait un sens médiat par-delà le simple « feeling » immédiat provoqué par un rythme dansant et une mélodie chantante. De la linguistique à la nanotechnologie en passant par l’apiculture, nous ne pouvons être experts en tous les domaines ; le problème particulier de la musique d’art réside dans cette croyance que, puisque tout le monde l’entend, tout le monde la comprend, une attitude à laquelle nous conditionne l’industrie du spectacle : vous devez comprendre le gag de l’humoriste pour l’apprécier et il n’y a vraiment rien à comprendre lorsqu’on regarde un trapéziste. Heureusement, la musique d’art peut se comparer à la consommation du vin : le connaisseur en tirera davantage d’informations que l’amateur qui, néanmoins, bénéficiera de l’ivresse de la découverte.


    Vous n’avez pas encore découvert le compositeur de musique d’art que vous aimez. En musique populaire, vous aimez le grand Richard Desjardins et détestez la petite [censure]. Et encore, vous n’aimez qu’un seul album de Desjardins. Et pas la dernière chanson de cet album. Pourtant, vous ne direz jamais que vous n’aimez pas la musique populaire simplement parce que [censure] chante comme une casserole. La musique d’art ne devrait pas être jugée plus sévèrement.


    Pour parvenir à débusquer une musique d’art que vous pourriez aimer, peu de repères vous sont offerts : les concerts constitués d’une succession d’oeuvres disparates ne s’affichent pas comme des événements artistiques cohérents. Le seul point de convergence devient alors l’identité (le nom) du groupe de musiciens en prestation, ce qui ne dit rien du contenu présenté et de la raison pour laquelle vous devriez vous y intéresser. L’habillage d’un titre thématique - qui renforce encore la musique en tant qu’image alors qu’elle est son - ne suffit pas à recouvrir le problème.

     

    En musique d’art, la tradition veut que ce soit les interprètes qui organisent les concerts en « autodiffusion », une façon de procéder qui nuit pourtant au développement d’un réseau de diffusion spécialisé qui se donnerait pour tâche spécifique de créer des liens avec vous. Surtout, l’autodiffusion crée une discordance entre deux cycles de temps forts différents : ceux de la conception artistique et de la diffusion médiatique. Conséquence ? Relire le point précédent.

     

    Les oeuvres de musique d’art ne sont souvent présentées qu’une seule fois. La qualité de leur interprétation, et donc de leur réception, en souffre (combien de fois la Neuvième Symphonie de Beethoven a-t-elle été répétée, interprétée, enregistrée, analysée…). Les meilleures oeuvres étant présentées aussi souvent que les moins bonnes (une seule fois), vos chances - statistiques - de regrets s’accroissent.


    En définitive, tous les arts et toutes les pratiques culturelles tendent à se détacher du contexte traditionnel et communautaire qui les a vus naître. Les totems sont devenus des objets qui s’empilent dans les réserves des musées. Les rituels de danse accompagnés de tam-tam, des oeuvres qu’on écoute en silence une fois documentées. C’est à ce prix que la distanciation critique et la spécialisation des activités humaines nous ont libérés du mythe et de la croyance : si, aujourd’hui, vous avez le loisir de craindre la musique d’art, c’est parce qu’elle fait partie d’un ensemble de champs d’investigation qui nous ont fait cesser de craindre la foudre.

     

    Simon Martin - Doctorant en composition à la Faculté de musique de l’Université de Montréal. Il a remporté le concours étudiant d’articles de vulgarisation de la Société québécoise de recherche en musique, qui organise ce mardi un Café-débat-musical autour de cet article.













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