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    L’antre du luthier

    Odile Tremblay
    22 juin 2013 |Odile Tremblay | Musique | Chroniques
    Jules Saint-Michel est le doyen des luthiers montréalais.
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Jules Saint-Michel est le doyen des luthiers montréalais.
    À cette adresse, il y a un luthier. Je passais toujours devant le 57, rue Ontario Ouest, me promettant : « Un beau jour, j’y entre. » M’y voilà et ravie d’y être. Le luthier en question s’appelle Jules Saint-Michel, traduction de son vrai patronyme hongrois.

    De l’autre côté de la rue, en biais : la Maison symphonique. « Entre les répétitions, les musiciens de l’orchestre viennent se procurer des cordes », me dit-il. Mais ces temps-ci, durant le jour, on entend surtout ceux des FrancoFolies répéter leurs shows, avec çà et là des fausses notes et des micros qui grésillent.


    A priori, rien de plus éloigné de l’antre harmonique du luthier que les accords bruyants du Quartier des spectacles. Mais tout est lié. « Les festivals, c’est bon pour les affaires. Les musiciens des FrancoFolies et du Festival de jazz n’aiment pas toujours traîner leurs instruments avec eux. Je leur en loue, dont les grosses contrebasses. » De toute façon, dès qu’ils voient l’enseigne, les violonistes de passage rappliquent : l’un pour acheter des cordes, l’autre pour ajuster son instrument. Parfois ils se mettent à jouer.


    Ils auront demain un autre point de repère, car, sur le mur de briques voisin, Jules Saint-Michel a fait fabriquer en fer l’échine d’un demi-violon, sur trois étages de haut, en cours d’installation. La Ville avait promis de participer au financement de l’oeuvre, mais pensez-vous qu’elle donne suite à ses appels ?


    Cet homme passionné et délicieux est le doyen des luthiers montréalais. Il a pignon sur rue ici depuis près de 35 ans, s’étant alors collé à la Place des Arts. Avant, il travaillait pour un autre luthier : Antoine Robichaud, face au théâtre Saint-Denis. C’est devenu un McDo.


    On pénètre dans l’atelier-boutique comme dans un univers parallèle, enivré par l’odeur des vernis et du bois, les yeux volant entre les instruments accrochés : violons, violoncelles, contrebasses, luths, harpes et compagnie. « Mais pas de guitares. » Ajoutez les parties d’instrument : cordiers, mentonnières, chevalets, volutes, chevilles et pièces de bois découpées. Son fils, sa fille, son petit-fils travaillent à ses côtés. Deux employés s’activent à l’atelier. Il dit : « Le violon est l’instrument de musique le plus important. Enlevez le piano d’un orchestre, ça ne changera rien. Mais sans violon, c’est foutu ! » Que les partisans du piano se le tiennent pour dit !


    Des tableaux, des photos rendent d’autres hommages aux violons et archets. « J’ai 550 livres sur la lutherie », me dit-il.


    Quand François Girard a fait son film Le violon rouge, le cinéaste a trouvé ses instruments chez monsieur Saint-Michel. « Sauf le violon rouge lui-même. »


    Longtemps, il a enseigné la lutherie, mais a passé la main. Il ne fabrique plus que des violons altos, tout en réparant ce qu’on voudra. Les années s’accumulent, mais il a tellement de projets et adore sa vie. C’est beau à voir. Comme un privilège, dans cet endroit d’une élégance d’antan, qui apaise.


    « Avant, on trouvait un violon dans chaque famille, rappelle-t-il. Alors, les descendants arrivent en ville avec des violons parfois fabriqués par l’arrière-grand-père. » Certains sont de bric et de broc. Violons savants, violons à giguer : tous bienvenus. Le virtuose Alexandre Da Costa vient ajuster ici son Stradivarius toutes les six semaines, pour le garder au sommet de sa sonorité. Le légendaire Ti-Jean Carignan, toujours en quête de l’archet idéal, était l’ami du luthier. Le violoneux Monsieur Pointu, alias Paul Cormier, avant de mourir, a dit à sa femme : « Donne mon violon à Jules Saint-Michel. Ça lui fera plaisir. » Il y est toujours. Au pays du violon, le temps est suspendu. On entre en nostalgie, en poésie aussi.


    À Budapest, pendant que ses parents étaient au resto, il traînait dans les pattes des musiciens tziganes, qui jouaient pour l’ambiance. « À trois ans, j’ai eu un violon. » Il voulait devenir violoniste, joue de l’instrument, mais fut détourné vers la médecine. Durant l’insurrection de Budapest de 1956 réprimée par l’Union soviétique, en plein chaos, il est allé rendre visite à son oncle luthier à Paris, sans pouvoir retraverser le rideau de fer. Cours de français, cours de médecine, il apprit aussi la lutherie avec l’oncle. Tombé amoureux d’une Québécoise, il partit pour Montréal en 1959.


    Il connaît le secret du vernis qui conserve son éclat, perfectionné par le maître luthier Nicola Amati à Crémone, au XVIIe siècle. « Les secrets sont faits de tant de recherche et de travail. Je connais aussi celui des Stradivarius, mais pas question de le révéler. C’est un secret. »


    Dans son économusée, il me fait voir ses trésors, dont plusieurs instruments anciens trouvés pour la plupart dans les encans de New York, de Vienne ou de Paris. Chacun possède son histoire. Mais c’est dans un coin secret qu’il conserve un violon de Nicola Amati, trop précieux pour être exposé. On l’a contemplé en silence. Il y a des moments magiques dans la vie. Dehors, les répétitions des FrancoFolies m’ont lancé leurs sons soudain étranges après ma visite. J’arrivais d’ailleurs. Sourde à tout le reste.













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