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Concert - Devant l'oeuvre d'André Mathieu

Christophe Huss   11 octobre 2003  Musique
«Je voulais être dans le jour.» Alain Lefèvre rappelle cette bouleversante réponse d'André Mathieu (1929-1968) faite à un journaliste, qui lui demandait pourquoi il avait intitulé l'une de ses oeuvres Dans la nuit. André Mathieu, enfant prodige, joyau du génie québécois, mais aussi destin tragique. «J'aime André Mathieu, tout m'émeut là dedans. L'injustice m'émeut», dit Alain Lefèvre.

La partition date de 1943 et se trouve donc à être le fruit d'un compositeur de 12 ou 13 ans. À cette époque, Mathieu avait déjà connu la consécration à New York et Paris: «Lorsqu'il gagne le concours de composition de l'Orchestre philharmonique de New York (où Leonard Bernstein finit 22e), Rachmaninov se lève en disant: "Vous êtes le seul pouvant avoir la prétention d'être mon successeur". André Mathieu a 11 ans. C'est phénoménal.»

André Mathieu a écrit sans doute sept concertos, il nous en reste deux. La «Symphonie romantique», sous-titre longtemps donné au concerto, serait une autre oeuvre, selon Alain Lefèvre, qui a même reçu mystérieusement la partition d'un huitième concerto, une rhapsodie romantique. «Sur les différents autographes, il est indiqué "Concerto de Québec, André Mathieu 1943" et à un autre endroit "Concerto n° 3". Il y a donc deux autres concertos écrits avant l'âge de 12 ans, plus le Concertino avec lequel il a remporté le concours de composition du Philharmonique de New York !»

Le pianiste a passé treize mois sur un véritable puzzle musical. Car le Concerto de Québec n'a pas été choyé comme un trésor national... «Mon but dans ce travail a été de rendre les choses claires pour l'auditeur. À partir des différentes sources, il fallait prendre les choses mesure par mesure. J'ai même trouvé deux pages où Mathieu a visiblement inversé la partie d'orchestre et la partie de piano en recopiant. J'ai dénombré entre 220 et 230 erreurs de notes. Il fallait être très scrupuleux dans ce travail de fourmi.»

Vous vous demandez sans doute comment un compositeur peut en arriver à inverser une partie de piano et une partie d'orchestre? C'est là qu'intervient le destin tragique d'André Mathieu. «En faisant des recherches, on s'est aperçu que son père [le compositeur Rodolphe Mathieu] l'a fait boire quand il avait 6 ans pour qu'il travaille plus, compose plus. Rappelons: son premier concert était à l'âge de 4 ans. Il a composé le Concerto de Québec, déjà alcoolique. Mathieu était une ruine à 13 ans.»

Certains ont douté qu'André Mathieu ait pu écrire une telle oeuvre. On a même dit que son père avait orchestré le concerto. Alain Lefèvre est assez catégorique à ce sujet: «Quand on regarde les partitions autographes et les manières d'écrire, c'est impossible. De plus, Rodolphe était tenté par une certaine modernité, alors que son fils était passéiste. Dans un documentaire télévisé de Zone libre, qui sera diffusé fin octobre, on comprend clairement que le père devait avoir une grande jalousie à l'égard du fils. La documentariste du film a retrouvé des amis d'André Mathieu qui témoignent que Rodolphe versait du cognac à l'enfant à l'âge de 6, 7 ou 8 ans. La vie d'André Mathieu a dû être un cauchemar. Mais il devait y avoir encore d'autres choses. On ne connaît, je pense, que 20 % de la vie de Mathieu. Regardez: on a retrouvé un document montrant Mathieu dans sa vingtaine jouant un concert de jazz au Festival de Montreux !» De façon tout aussi inédite que cette incursion dans l'univers du jazz, Alain Lefèvre nous indique que, dès 13 ans, Mathieu aurait été philosophe et aurait même voulu former un parti politique de gauche. «Il y a peut-être des choses beaucoup plus complexes qu'on ne le croit. Mais sa destinée a été dramatique car c'était un génie dans la forme la plus pure. S'il avait pu avoir un encadrement, il se serait développé sans doute de manière extraordinaire.»

Alain Lefèvre se défend de tomber dans le folklore, mais il est d'évidence bouleversé par cette destinée: «En 2003, où l'on fait revivre de plus en plus de choses plus on moins pertinentes, ce serait un luxe extraordinaire que de se permettre d'oublier André Mathieu, ce chaînon romantique. Le romantisme québécois a existé. Émile Nelligan l'incarne d'ailleurs en poésie.»

Avec un destin pareillement tragique...

En concert

Dimanche 12 octobre, 14h30

Salle Wilfrid-Pelletier, Place des Arts

André Mathieu : Concerto de Québec. Richard Addinsell : Concerto de Varsovie. Dmitri Chostakovitch : Symphonie n° 10.

Alain Lefèvre (piano), Orchestre symphonique de Montréal, direction: Keri-Lynn Wilson.

Le disque

André Mathieu : Concerto de Québec. Richard Addinsell : Concerto de Varsovie. George Gershwin: Concerto en fa.

Alain Lefèvre (piano), Orchestre symphonique de Québec, direction: Yoav Talmi. Analekta AN 29814 (en vente depuis le 7 octobre)






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